mercredi 29 avril 2026

Whatever, I'll think of you forever

 


Je crois que c'est un truc d'enfants malheureux, mais j'ai la mémoire vive.

Chaque geste, même anodin, de générosité envers moi y est resté gravé. 

Je me souviens de gens qui m'ont depuis longtemps oubliée - qui n'auraient aucune raison de se souvenir de moi. 

J'ai essayé de témoigner de ma gratitude a posteriori à certains d'entre eux. Comme à ma prof d'anglais de sixième, seule à s'être élevée face à mes bully. C'était facile, de remercier une prof. D'ailleurs, elle m'a répondu qu'elle avait l'habitude et collectionnait les lettres de ce genre (oui, je l'admirais aussi parce qu'elle se la pétait grave.)

Il y a des gens dont je n'ai pas le nom : le free hug arrivé pile au bon moment en festival, l'infirmière qui est restée à mon chevet quand ma propre mère était au chaud dans son lit. Le type qui a porté ma valise ultra lourde dans les marches du métro Porte de Bagnolet, alors que je revenais de trois semaines de décompensation à errer dans New York. 

Je pense d'ailleurs tous les avoir évoqués à un moment ou un autre ici. Ce sont des personnages principaux de ma vie, alors qu'ils ignorent sans le moindre doute mon prénom. 

Parfois, le soir, je leur envoie des petites prières païennes qui ne coûtent rien et me rappellent que si c'était infinitésimal, il y a eu de la bonté dans ma vie. 

De temps en temps, de nouveaux visages me reviennent. Comme ce couple assez anodin de ma ville natale, que je ne connaissais que parce qu'une amie de ma mère gardait leur enfant. La maison de cette nourrice était un peu le hotspot où s'échangeaient les ragots. On croisait du nouveau sang, et j'y apprenais que tous les enfants n'étaient pas obligés de rester enfermés dans leur chambre en silence et de prendre le moins de place possible. 

Oh, well...

Bref, ce couple habitait au bout de ma rue, et j'ai toujours eu une passion pour l'exploration urbaine. 

Alors le soir d'Halloween, à la toute fin des 90s, quand la télé m'avait fait croire que ça y est, c'était arrivé en France aussi, j'ai réussi à convaincre ma mère d'aller sonner chez eux. Mon argument était imparable : ils habitaient du bon côté de la route et je n'aurai pas à la traverser. 

Je crois que mon déguisement était pourri (généralement à base de sacs poubelles) parce qu'il n'aurait pas fallu dépenser le moindre euro pour me faire sourire. J'avais quand même réussi à économiser assez pour m'acheter un faux dentier de vampire en plastique (avec son faux sang !) Dans ma tête, l'effet était assuré. 

On allait me couvrir de bonbons. 

Et quand ce genre de cadeaux de la vie arrivait, j'étais économe au point que parfois, je finissais par ne pas en profiter et laissait les confiseries dépérir parce qu'il fallait les garder pour une occasion spéciale, un jour où j'en aurai encore plus besoin. Je vivais dans la certitude que le pire était toujours à venir.

La maison du couple était tout au bout de la rue, donc en passant j'ai jeté un œil aux autres pavillons mais toutes les lumières étaient éteintes. Ou les gens étaient barricadés. Pas de décos qui auraient pu m'inviter à sonner chez eux. 

Au moment où j'approchais de la maison du couple, j'avais déjà fait le deuil de mes illusions. Mais, à l'époque, me faire des illusions constituait 90 % du fun. Si bien que, généralement, je repoussais le moment de passer à l'action, pour rester dans le rêve un peu plus longtemps. Tant que rien n'était arrivé, tout pouvait arriver.

Devant leur portail, j'ai vu les décos, et impossible pour eux de ne pas me reconnaitre, alors j'ai réuni mon courage à deux griffes (des bouts de papier collé au scotch sur mes ongles) et je me suis avancée. A peine avais-je mis un pied dans leur allée qu'ils ont ouvert la porte d'entrée. Une énorme boîte de Haribo entre les mains. 

Mes yeux devaient être tout aussi gros. J'ai été très polie, mais aussi incapable de contenir ma joie. Mon plan avait marché. Je n'allais pas rentrer bredouille. Dans mon souvenir, ils ont été d'une gentillesse incroyable mais peut-être qu'ils étaient juste cordiaux. Dans mes souvenirs, toute gentillesse était incroyable. 

Quand je leur ai demandé si je pouvais choisir quel bonbon prendre, ils se sont regardé et m'ont tendu la boîte entière, me disant de l'emporter. 

J'étais la seule à être venue les voir et ils ne pensaient pas qu'il y aurait d'autres visites. 

Je me suis sentie immensément gênée, comme à chaque fois qu'il m'arrivait quelque chose d'extraordinairement bien, m'attendant à recevoir le contrecoup d'un instant à l'autre. 

Comme cette fois où j'avais passé la meilleure après-midi de ma vie à jouer au Bac, à la bibliothèque, avec quelqu'un que je croyais être une copine (mais qui se révélera être une des bully contre qui ma prof d'anglais m'a protégée) et qu'en rentrant chez moi, pressée de raconter ces fabuleuses quelques heures qui me paraissaient les plus lumineuses de mon existence, je m'étais fait accueillir par un déluge de coups. 

Je n'avais pas remarqué, mais le stylo qui m'avait servi à écrire mes réponses pour le jeu du Bac avait légèrement fui, formant une toute petite tâche d'1 cm au niveau de la poche d'un jean même pas neuf. Bleu sur bleu, je n'avais rien vu. Ma mère, elle, ne voyait que ça. Et il fallait que je paie le prix dans ma chair de l'argent qu'elle allait devoir débourser pour remplacer un jean. J'avais eu beau plaider que moi, je m'en fichais, que je continuerai à le mettre, les coups avaient redoublé : parce que "qu'est-ce qu'allaient penser les gens ?"

Une seule tache et la plus belle après-midi de ma vie s'était transformée en un trauma qui me fait toujours larmoyer. 

Mais ce soir d'Halloween, après avoir profusément remercié le couple, il ne s'était rien passé de mal. Parce que j'étais rentrée m'enfermer dans ma chambre, en silence, à manger mes bonbons durement gagnés devant la télé et une émission spéciale pour enfants que j'attendais avec impatience mais qui s'est révélée un peu décevante. Pas assez pour faire taire la petite flamme qui s'était allumée en moi.

Cette idée qui m'a suivie jusqu'à aujourd'hui que, parfois, quand on est la seule à faire quelque chose, on décroche le gros lot. On tombe sur les bonnes personnes. Tout s'aligne.

Malgré tout ce que je vous dirai, je suis bel et bien une optimiste contrariée. 







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