lundi 29 juin 2026

[Métronome - Avant-propos]

 


C'est établi, j'ai eu une année catastrophique. 

D'aucuns diraient "une vie", mais n'écoutons pas les rageux. 

Parmi tout ce marasme, pourtant, une voix très familière m'a soutenue à bras levés et m'a permis de garder la tête hors de l'eau. 

J'ai eu la chance de tomber sur lui dès ses débuts et de pouvoir aller à chacun de ses concerts pour pas trop cher jusqu'à récemment. 

Il y a des artistes dont je suis fan, qui me coupent le souffle et qui me font me jeter tête en avant dès que les billetteries s'ouvrent. J'ai peur qu'ils s'étiolent aussi vite qu'ils sont arrivés, de ne pas avoir d'autre occasion de les revoir.

Ca n'a jamais été le cas entre Tom et moi. 

J'ai toujours eu une foi inébranlable en lui. Je savais qu'il serait toujours là. Même quand ses textes se sont faits plus sombres, même quand il se trimballait partout un petit nuage noir au-dessus de la tête, même quand il a commencé à jouer avec sa vie en mode "je le fais, je le fais pas." 

Comme je savais ce qu'il suscitait en moi, je savais qu'il suscitait ça en d'autres, et qu'il serait sauvé.

Et puis, il est devenu un peu beaucoup moins secret. Ses chansons sont devenues des hymnes dans le monde entier, pour des causes qui nous dépassent tous. Et ses concerts sont devenus inaccessibles. 

Déjà, ça frémissait il y a quelques années. Je me souviens d'un événement de la plus haute importance pour mon milieu professionnel, quand je pesais encore un peu dans le game de l'édition. Je m'étais excusée profusément envers ma community manager qui allait devoir se retrouver à gérer les hordes de gens seule parce que moi, je devais partir. Pour un concert, lui ai-je précisé, prévu de longue date et que je ne voulais pas rater. Après avoir un peu tiré la gueule, elle m'a demandé qui j'allais voir de si important et quand j'ai répondu "Tom Odell", ses yeux se sont mis à briller. Elle a dit quelque chose comme "Oh, dans ce cas, je comprends. Et je suis extrêmement jalouse."

Sur place, déjà, l'ambiance avait changé, son public était plus jeune, comme en transe, alors que moi, j'avais l'impression de simplement retrouver mon vieil ami. 

Je me suis trouvé un coin tranquille, hors du tumulte et j'ai commencé à faire le deuil de cette période des petites salles, de la proximité, et de la qualité des silences.

En octobre de l'année dernière, alors que la seule période de stabilité un peu durable que j'ai pu connaitre s'effondrait, Tom a annoncé son partenariat avec Arté pour un concert exceptionnel au Musée Bourdelle.

Un de mes principaux refuges à Paris, lui aussi un secret trop mal gardé.

 

Cela a donné cette merveille. 

Et en moi, une éruption de paix au milieu de la bataille. Comme si tout s'était aligné, l'espace d'une heure, pour m'offrir une bouffée de bonheur. 

Pas du genre frénésie folle furieuse, non, du bonheur crédible. Du doux-amer. Du profond. De la beauté en barre, intérieure et extérieure.

En février, alors que mon monde s'apprêtait à finir de s'écrouler, je suis tombée je ne sais trop comment sur l'annonce des têtes d'affiche d'un festival à Prague - sûrement ma ville préférée au monde, dans le trio avec Paris et Londres.

Une ville qui, elle aussi, a beaucoup été mon refuge. Où je suis allée à toutes les étapes de ma vie. J'en parle tellement que j'y invite tout le monde dès que les aime un peu, comme par réflexe "Tu veux venir avec moi à Prague un jour ?", les gens lèvent les yeux au ciel et répondent "Oui... oui..." 

Vu mon état, je ne me sentais pas l'âme d'une warrior au point d'aller faire un festival dans un pays dont la langue m'est inaccessible, alors j'ai tenté le tout pour le tout, et j'ai lancé l'idée auprès de la seule personne de mon entourage assez folle pour accepter.

C'était vraiment une bouteille à la mer. D'un parce que V. ne lit jamais ses messages, de deux parce que quand elle les lit, elle n'y répond pas, et de trois parce que V. a décidé d'être pauvre, dans la vie (c'est-à-dire de faire une thèse en théâtre.) Et encore fallait-il qu'elle soit dispo et partante pour passer un certain temps seule avec moi et que son anxiété ne prenne pas le dessus, aussi, accessoirement. 

Bref, si j'ai lancé l'invitation, c'était surtout pour me dire "au moins, pas de regrets, j'aurais essayé"

Quelle ne fut donc pas ma surprise de recevoir un oui enthousiaste de sa part (mais le reste de la programmation a bien aidé, et mon côté fanatique de Prague avait dû infuser chez elle au long des années.) Il faut dire que c'est une ville à laquelle on ne peut pas rester insensible. 

Dès lors, non seulement j'avais un projet auquel m'accrocher, une sorte de lumière au bout du tunnel, mais j'avais aussi la preuve que parfois, sur un malentendu, on est entendu. 

Parfois quand on propose une idée folle, on nous suit gaiment. 


mercredi 29 avril 2026

Whatever, I'll think of you forever

 


Je crois que c'est un truc d'enfants malheureux, mais j'ai la mémoire vive.

Chaque geste, même anodin, de générosité envers moi y est resté gravé. 

Je me souviens de gens qui m'ont depuis longtemps oubliée - qui n'auraient aucune raison de se souvenir de moi. 

J'ai essayé de témoigner de ma gratitude a posteriori à certains d'entre eux. Comme à ma prof d'anglais de sixième, seule à s'être élevée face à mes bully. C'était facile, de remercier une prof. D'ailleurs, elle m'a répondu qu'elle avait l'habitude et collectionnait les lettres de ce genre (oui, je l'admirais aussi parce qu'elle se la pétait grave.)

Il y a des gens dont je n'ai pas le nom : le free hug arrivé pile au bon moment en festival, l'infirmière qui est restée à mon chevet quand ma propre mère était au chaud dans son lit. Le type qui a porté ma valise ultra lourde dans les marches du métro Porte de Bagnolet, alors que je revenais de trois semaines de décompensation à errer dans New York. 

Je pense d'ailleurs tous les avoir évoqués à un moment ou un autre ici. Ce sont des personnages principaux de ma vie, alors qu'ils ignorent sans le moindre doute mon prénom. 

Parfois, le soir, je leur envoie des petites prières païennes qui ne coûtent rien et me rappellent que si c'était infinitésimal, il y a eu de la bonté dans ma vie. 

De temps en temps, de nouveaux visages me reviennent. Comme ce couple assez anodin de ma ville natale, que je ne connaissais que parce qu'une amie de ma mère gardait leur enfant. La maison de cette nourrice était un peu le hotspot où s'échangeaient les ragots. On croisait du nouveau sang, et j'y apprenais que tous les enfants n'étaient pas obligés de rester enfermés dans leur chambre en silence et de prendre le moins de place possible. 

Oh, well...

Bref, ce couple habitait au bout de ma rue, et j'ai toujours eu une passion pour l'exploration urbaine. 

Alors le soir d'Halloween, à la toute fin des 90s, quand la télé m'avait fait croire que ça y est, c'était arrivé en France aussi, j'ai réussi à convaincre ma mère d'aller sonner chez eux. Mon argument était imparable : ils habitaient du bon côté de la route et je n'aurai pas à la traverser. 

Je crois que mon déguisement était pourri (généralement à base de sacs poubelles) parce qu'il n'aurait pas fallu dépenser le moindre euro pour me faire sourire. J'avais quand même réussi à économiser assez pour m'acheter un faux dentier de vampire en plastique (avec son faux sang !) Dans ma tête, l'effet était assuré. 

On allait me couvrir de bonbons. 

Et quand ce genre de cadeaux de la vie arrivait, j'étais économe au point que parfois, je finissais par ne pas en profiter et laissait les confiseries dépérir parce qu'il fallait les garder pour une occasion spéciale, un jour où j'en aurai encore plus besoin. Je vivais dans la certitude que le pire était toujours à venir.

La maison du couple était tout au bout de la rue, donc en passant j'ai jeté un œil aux autres pavillons mais toutes les lumières étaient éteintes. Ou les gens étaient barricadés. Pas de décos qui auraient pu m'inviter à sonner chez eux. 

Au moment où j'approchais de la maison du couple, j'avais déjà fait le deuil de mes illusions. Mais, à l'époque, me faire des illusions constituait 90 % du fun. Si bien que, généralement, je repoussais le moment de passer à l'action, pour rester dans le rêve un peu plus longtemps. Tant que rien n'était arrivé, tout pouvait arriver.

Devant leur portail, j'ai vu les décos, et impossible pour eux de ne pas me reconnaitre, alors j'ai réuni mon courage à deux griffes (des bouts de papier collé au scotch sur mes ongles) et je me suis avancée. A peine avais-je mis un pied dans leur allée qu'ils ont ouvert la porte d'entrée. Une énorme boîte de Haribo entre les mains. 

Mes yeux devaient être tout aussi gros. J'ai été très polie, mais aussi incapable de contenir ma joie. Mon plan avait marché. Je n'allais pas rentrer bredouille. Dans mon souvenir, ils ont été d'une gentillesse incroyable mais peut-être qu'ils étaient juste cordiaux. Dans mes souvenirs, toute gentillesse était incroyable. 

Quand je leur ai demandé si je pouvais choisir quel bonbon prendre, ils se sont regardé et m'ont tendu la boîte entière, me disant de l'emporter. 

J'étais la seule à être venue les voir et ils ne pensaient pas qu'il y aurait d'autres visites. 

Je me suis sentie immensément gênée, comme à chaque fois qu'il m'arrivait quelque chose d'extraordinairement bien, m'attendant à recevoir le contrecoup d'un instant à l'autre. 

Comme cette fois où j'avais passé la meilleure après-midi de ma vie à jouer au Bac, à la bibliothèque, avec quelqu'un que je croyais être une copine (mais qui se révélera être une des bully contre qui ma prof d'anglais m'a protégée) et qu'en rentrant chez moi, pressée de raconter ces fabuleuses quelques heures qui me paraissaient les plus lumineuses de mon existence, je m'étais fait accueillir par un déluge de coups. 

Je n'avais pas remarqué, mais le stylo qui m'avait servi à écrire mes réponses pour le jeu du Bac avait légèrement fui, formant une toute petite tâche d'1 cm au niveau de la poche d'un jean même pas neuf. Bleu sur bleu, je n'avais rien vu. Ma mère, elle, ne voyait que ça. Et il fallait que je paie le prix dans ma chair de l'argent qu'elle allait devoir débourser pour remplacer un jean. J'avais eu beau plaider que moi, je m'en fichais, que je continuerai à le mettre, les coups avaient redoublé : parce que "qu'est-ce qu'allaient penser les gens ?"

Une seule tache et la plus belle après-midi de ma vie s'était transformée en un trauma qui me fait toujours larmoyer. 

Mais ce soir d'Halloween, après avoir profusément remercié le couple, il ne s'était rien passé de mal. Parce que j'étais rentrée m'enfermer dans ma chambre, en silence, à manger mes bonbons durement gagnés devant la télé et une émission spéciale pour enfants que j'attendais avec impatience mais qui s'est révélée un peu décevante. Pas assez pour faire taire la petite flamme qui s'était allumée en moi.

Cette idée qui m'a suivie jusqu'à aujourd'hui que, parfois, quand on est la seule à faire quelque chose, on décroche le gros lot. On tombe sur les bonnes personnes. Tout s'aligne.

Malgré tout ce que je vous dirai, je suis bel et bien une optimiste contrariée. 







mardi 17 mars 2026

I'm rolling in my grave

[Feeling like a grenade]

J’avais dix-sept ans, un forfait SMS illimités et un de ces téléphones qui n’allaient pas encore sur Internet.

Il s’est illuminé discrètement en plein milieu d’un cours, sûrement celui de littérature. On enchainait deux heures et même si c’était passionnant, c’était interminable pour l’ado que j’étais encore.

J’ai cédé à la tentation et j’ai regardé.

C’était court et direct :

« Je t’aime. »

Sur le moment, même si je le savais déjà, ça m’a quand même pris de court. Comme quelque chose qui me serait tombé dessus, façon douche chaude et enveloppante, mais aussi énorme choc.

On ne me l’avait jamais dit, avant. On ne me le dira plus, après.

Sur le moment, c’était vrai. Ce n’était pas une annonce, ni un « je t’aime, mais », c’était un « Je t’aime » point. Une affirmation que je savais fondée – et partagée.

C’était ce genre d’amour adolescent qui m’a fait dire des niaiseries du genre « s’il me quittait, ma vie s’arrêterait. » (Oh, I wish…) mais qui allait quand même bel et bien s’achever quelques mois après.

Lors de la rupture, l’individu reprendra ces quelques mots, m’expliquant que je « l’avais manipulé jusqu’à lui faire croire qu’il m’aimait ».

Aussitôt, je me suis demandée s’il ne me récitait pas la définition du principe de séduction. Ensuite seulement je me suis posé la question de s’il souhaitait me faire mal ? Tout reprendre, ne rien me laisser. Pas même ce sms envoyé un après-midi et qui avait résonné comme la pure vérité.

Je me suis mise d’accord avec moi-même « donner c’est donner, reprendre c’est voler » Ce que j’avais vécu à l’instant T, il ne pouvait pas l’effacer ou palimpsester notre histoire, même si elle finissait sûrement pas comme il l’aurait voulu.

J’ai réfléchi à tout ce que je lui avais apporté : une nouvelle orientation (professionnelle), un nouveau pays d’adoption et une nouvelle copine qu’il n’aurait pas rencontrée s’il n’était pas allé là-bas. Alors ok, tout ça ne m’était pas dû, mais sans moi, ça ne serait pas arrivé. Rien que pour ça, il aurait pu me remercier, ou au moins ne pas trop regretter. Il aurait pu me laisser croire en la véracité de ce « Je t’aime », parce que, pour le coup, c’est tout ce qu’il m’a donné.

Il aurait dû être mon premier, alors que je n’aurais pas été la sienne, mais au moment de passer à l’acte – se pensant sûrement hilarant – il a lancé : « Allez, je te viole ? »

Tout ce qu’une gamine un peu trop romantique rêve d’entendre !

Je ne savais pas quoi faire de moi. De ce corps que je n’osais même pas regarder et que les autres avaient toujours jugé trop ceci, pas assez cela.

J’aurais aimé être invisible tellement de fois qu’être vue par lui était une épreuve en soi.

Il a critiqué mes sous-vêtements. Trop simples à son goût.

N’a pas tenté grand-chose niveau préliminaire. Je crois qu’à ce moment-là, je n’en avais d’ailleurs jamais entendu parler ou vu et je connaissais à peine le concept.

J’en savais plus sur la sexualité entre garçons qu’entre un mec et une meuf.

Ce n’est qu’à 11 ans que j’ai compris que ma mère – pourtant institutrice et athée - m’avait menti en me disant qu’une poche s’ouvrait au niveau du ventre pour laisser sortir le bébé. C’est ma tante américaine qui m’a tout expliqué pendant que mes cousins bien plus jeunes l’aidaient, parce qu’ils connaissaient tout ça par cœur et avaient un accès illimité au porno (d’un extrême à l’autre, dans la famille...)

Retour à lui. Quand il n’a pas réussi à se mettre au garde à vous, c’était de ma faute, quand j’ai voulu lui donner un « coup de main » - j’avais quand même vaguement une notion d’où les choses se passaient… - il m’a repoussée violemment et m’a tourné le dos.

Je suis restée comme deux ronds de flan sur mon canapé-lit havrais. Je m’y sentais si adulte depuis la rentrée, depuis que je vivais enfin seule. Presque libre.

Il a fini par abandonner et se coucher sur le côté, dos à moi. C’était notre dernière nuit ensemble avant qu’il ne reparte à l’autre bout de la France. On ne savait pas quand on se reverrait.

Je me souviens vaguement qu’en plus de reprendre son « Je t’aime », il m’avait fait la liste de tout ce que je lui avais coûté, de son forfait téléphonique à ses billets de train.

Perso, je n’ai jamais compté. Jusqu’à ce moment où j’ai réalisé que ça faisait 1.

Le premier, et le dernier, des « Je t’aime » que j’aurais reçu.

mercredi 18 février 2026

When I close my eyes


 C'était un compte à rebours sans chiffre.

A chaque quinte, je savais que des points de vie s'envolaient, sans savoir combien il en restait.

J'ai toujours été nulle avec les chiffres.

Je n'ai spécialement pas aimé entendre "pronostic de 3 à 6 mois". On était en septembre, alors j'ai vite calculé et j'ai été franche avec lui.

Je lui ai dit qu'il pouvait partir quand il voulait, que si c'était maintenant, c'était maintenant et que c'était OK. Mais que s'il voulait rester encore un peu, j'allais tout faire pour que ce soit DisneyCat tous les jours pour lui. 

Pâté chaton, câlins non-stop, pédale de frein niveau boulot pour passer un max de temps avec lui. 

Le deal c'était que s'il restait, il restait au moins pendant les fêtes, histoire de pas 1) ruiner l'esprit de Noël avec une mort inopinée au pied du sapin 2) que les vétos soient ouverts.

Le plus difficile à gérer, ça n'a pas été lui et sa maigreur toujours plus marquée alors qu'il mangeait comme un goinfre, ça a été moi et ma batterie de troubles psys, tous plus ou moins liés à l'abandon. 

C'est pour ça qu'on s'était trouvés, lui, et moi. Un chat de la casse passé de familles en familles, par la rue, par un refuge tout pourri, par des visites d'adoption où les gens le jugeaient "trop moche"

C'était moi, sa dernière famille d'accueil. J'essayais de pas trop m'attacher. Toutes mes potes pariaient que j'allais pas pouvoir m'en séparer mais j'étais déterminée à lui trouver la meilleure solution, ce qui était pas forcément de cohabiter avec moi et un gigantesque Maine Coon, on ne peut plus judgemental et non partageur.

Mais lui, ça le gênait pas. Il l'adorait, même, au début. Il a essayé de la séduire, de l'amadouer et quand il a vu que c'était peine perdue, il s'est juste contenté de live and let live

Il était comme ça, Poupou. 

Pacifiste au plus profond de son âme pure. Le regard un peu dans le vague de ses yeux en amande, jamais en colère, jamais agressif. Parfois un peu déçu ou contrarié. Genre, quand j'avais l'audace de le déplacer à 100 mètres de chez nous pour aller le faire vacciner. 

"Francheument, ça se fait pas !" (oui, Poupou venait du sud, à la base.)

Alors, c'était l'auberge du cul tourné, et il emménageait dans sa garçonnière renommé le "placard à Poupou", où il se retirait quand l'air était saturé d'œstrogènes. 
C'était le seul tatoué de la baraque. Un mâle tout sauf alpha.

Un chat aussi facile à vivre, aussi cabossé déjà à la base, cache toujours mieux ses souffrances. Molly et ses allures de lynx donnent une impression d'invincibilité qui n'est qu'une façade. Poupou, c'était le vrai battant, qui s'accrochait comme il pouvait et ne voulait surtout pas gêner. 

Il n'y a pas un cœur qu'il n'ait pas fait fondre sur son passage. Et les âmes pures se reconnaissaient en lui. 

Il y avait sa petite tâche blanche, sur le dos, son tatouage à l'oreille - comme on n'en fait plus, ses moustaches blanches, son eye-liner, ses papattes aux griffes qui poussaient toujours plus vite que son ombre, ses dents de vampire et puis plus de dents du tout. 

Il y avait surtout son regard d'adoration, juste pour moi, comme si j'étais la meilleure personne au monde, alors que c'était lui.

Il avait d'ailleurs la position la plus haute sur l'arbre à chat, pas vraiment pour surveiller, surtout pour que je le vois moi. Que je veille sur lui. Que je le couve du regard. 

Il aimait ses peluches, la pâté au saumon en sauce, dormir sur mon visage, lécher des trucs improbables (comme mon masque à oxygène), hurler à la lune dans la cour en pleine nuit par les plus chaudes nuits d'été. 

Quand j'ai compris qu'il ne serait nulle part plus heureux que chez nous, je me le suis offert pour Noël 2021. Pour la vie. 

J'aurais résisté 6 mois à ne pas l'adopter pour toujours. 

En tout cas jusqu'à lundi. 

Jusqu'à ce moment doux et dur à la fois, où enveloppé dans sa couverture, tout contre moi, dans la salle d'attente chez le vétérinaire, je lui ai chanté pour la dernière fois sa chanson ridicule à l'oreille, celle que j'avais inventée rien que pour lui et qui le faisait ronronner à chaque fois.

La douleur était trop présente pour qu'il ronronne cette fois, mais je lui ai promis que c'était bientôt fini. Je le souhaitais aussi, à cet instant précis. 

Et puis, il y a eu ce moment suspendu où le véto lui a donné un calmant pour cheval (littéralement), avant la piqûre finale. Cet instant de calme, où je lui ai passé sa chanson (moins ridicule que la mienne) When I close my eyes, de Tom Odell, et où il a enfin soufflé. 

La douleur a reflué et il a posé sa tête sur ses pattes croisées. J'étais au niveau de ses yeux, il ne me lâchait pas. Comme si j'allais partir maintenant... Jusqu'au bout, il a eu peur qu'on l'abandonne encore, mais ça lui a sans doute évité de réaliser que c'était lui, qui était sur le point de me quitter. 

Alors oui, c'était le moment, et il n'y a aucun regret, aucun remord, juste une douleur qu'il va falloir amadouer, à laquelle il va falloir faire une place à côté des autres. Il y a sa photo, près de mon ordinateur, où il me regarde, mi dans le vague, mi en adoration, tellement lui, la tête posée sur une peluche licorne rose. Il ne pourra jamais vraiment me quitter. Déjà, parce que jamais je le laisserai. 

Et puis parce qu'il serait impossible à oublier.


[Poupou "Merting" le pouilleux, petit, gentil, tout doux - ? 2014 - 16 février 2026]