mercredi 15 juillet 2026

[Métronome 2] Teplo

 


Le soleil était de plomb. Le festival, installé pour la première année sur un bout d'aérodrome, pas du tout préparé pour composer avec la canicule. Pas d'ombre naturelle, pas de points d'eau, des bouteilles confisquées à l'entrée et un vieux tarmac brisé en petits morceaux devant la scène principale qui dégageait une poussière âcre noircissant jusqu'à l'intérieur des baskets.

C'était notre Vietnam.

Mais il y avait plus à plaindre que nous : les artistes programmés en premier, quasiment tous internationaux, et qui allaient devoir jouer devant 3 personnes et demies, ramollies par la chaleur.

Parmi la prog, j'avais fait mon marché en avance, et j'avais très hâte de découvrir Chezile. 

Comme avec beaucoup d'artistes qui ont percé sur TikTok, se pose l'irrémédiable question : is it good or is it cake? 

L'épreuve du live allait en juger. On s'est retrouvées un peu malgré nous collées à la barrière, surtout pour glaner un peu d'ombre.

Devant nous a débarqué Alejandro, nonchalance incarnée, yeux dans le vague (sûrement pour éviter de voir la vaste étendue d'herbe devant lui, avec trois tchèques là par hasard et nous, encore assez fraiches pour frétiller). Son vague à l'âme et sa langueur n'étaient pas idéales pour une programmation si tôt, en plein cagnard, mais ses compos font le taff même si lui est en mode minimum syndical et répète en boucle entre chaque chanson les mêmes trois mots. Dans ma tête : "Oh non, il est américain américain." Du genre à être jamais sorti de chez lui et à croire que tout est à l'image de sa culture et qu'en gros, tout est mieux en Californie (spoiler : non) La seule fois où il ne parlera pas météo, c'est parce qu'il a été traversé d'un choc lucide dans la brume de stoner où flottait son cerveau lent : de la scène, il voyait des gens aller aux urinoirs, au loin, et ça l'a gravement choqué. (On voyait zéro kiki, je tiens à le préciser, juste des gens de dos, mais vous comprenez, dans le pays d'Alejandro, pour ce genre de chose, on peut avoir un casier de sexual offender.)

La copine de Chezile qui lui sert aussi de CM devait lui faire des grands signes pour lui rappeler de pas s'endormir sur ses propres berceuses et de faire coucou pour la photo en flexant ses tatoos faits maisons.

Bref, c'était sympa mais bof à cause des circonstances. La personnalité peu attachante (et peu présente) de l'artiste ne me donnera pas envie de poursuivre l'aventure plus loin. En gros : OK, vu.

La vraie bonne surprise est venue de quelqu'un qui a pillé la culture américaine pour en faire quelque chose de plus intéressant que "Je suis habitué à la chaleur, en Californie, mais c'est pas la même ici !!!". Le gay cowboy sud-africain basé au Canada, j'ai nommé :


Flamboyance, frange, freaking sexy : on était en feu. Un vrai spectacle, jusqu'au bout des boots. Du style, du glam', du camp. Oh, et du vraiment talent musical, inspiré, bien rendu et tenu jusqu'au bout, avec un groupe soudé et cohérent. 


C'était bien.



Est venu le tour de Jade, mon petit guilty pleasure dans une playlist quotidienne d'habitude ultra rock, un peu pop indé. L'ancienne membre des Little Mix a un tempérament et une personnalité qui l'ont fait sortir du lot à mes yeux dès qu'elle a lancé sa carrière solo. Son second degré me l'a rendue aussitôt sympathique.

Et puis, elle est très belle. 

Sur scène, elle assure le show, se révèle très drôle dans ses transitions et on a même un peu de choré avec deux backup dancers dont un serait le sosie de mon dernier neveu s'il avait un BBL, ce qui deviendra le running-gag du séjour. 


Sur la fin de son concert, pourtant, mon cerveau commence à turbiner. Alors qu'on est censé enchainer sur Lykke Li, que j'aime beaucoup, je sens la flamme grossir en moi. Je prends une décision et je laisse le choix à V. de me suivre ou pas, mais je compte bien poser mon cul pendant une heure contre la barrière pour voir Tom Odell de près, de très près. 

Pour avoir le nez dans Tom Odell. 

Alors, ai-je réussi ou me suis-je fait piétiner par une horde de groupies qui le suivent partout en Europe, devant ramasser mes dents au milieu des graviers du tarmac ? 

Pour le savoir, il faudra revenir ici plus tard. 

Spoiler :

vendredi 3 juillet 2026

[Métronome 1] Dobrý den

Si on était dans la série précédemment connue sous le nom d'Entretien avec un vampire, et du point de vue de Lestat, je ne saurais pas par où commencer. Alors je commencerais n'importe où. Et tout serait à la discrétion du lecteur - de la lectrice, arrondissons. 

Il se trouve que moi aussi je suis pauvre, ou disons : précaire. J'ai eu des privilèges comme des coups durs financiers, si bien qu'au jour le jour, je suis un écureuil qui compte chaque euro et ne s'autorise un petit plaisir que lorsqu'elle vient d'envahir la Pologne sans les mains. 

Par contre, je crois être généreuse avec les autres. Donc le fait que V. me suive dans ce voyage et que je puisse partager le fruit de mon dur labeur avec quelqu'un qui en vaut le coup ET que je reçoive pour la première fois des droits d'auteurs supplémentaires sur les ventes d'un livre que j'ai traduit juste avant le départ allaient être déterminants. 

Déjà, parce que j'ai acheté du champagne pour fêter ça, et que c'est avec une immense gueule de bois que j'ai popé un Xanax dans le terminal 2 d'Orly, en regardant le tarmac désespérément vide, une heure trente après notre décollage prévu, alors que le panneau affichait un ravi : "A L'HEURE ! :) :) :)"

Dans la nuit - chaude mais pas trop - après avoir trinqué à une rupture dans un bar cool mais moite, après avoir parlé de nos vies sexuelles avec K. le magnifique (serveur de mon cœur, voisin adoré, grand mamamouchi de la patate au fromage) puis avoir visionné Chasing Liberty (romcom sous-cotée s'il en est), je m'étais endormie pour la dernière fois avant un bail entre mes chats, V. quelque part sur le parquet, mon sac à dos rose prêt pour l'aventure.


Spoiler : on a eu l'avion, on a réussi à check-in dans un hôtel dont la réception était fermée depuis belle lurette, on a posé nos sacs, on a traversé un parc au crépuscule, rencontré des canards, fait des courses dans un supermarché où tout était en Zglurb*, mangé une succulente pizza (on va pas en Tchéquie pour sa gastronomie) et rebroussé chemin vers notre chambre avec un sunday MacDo à la main en nous faisant bouffer par les moustiques COMME IL SE DOIT.

J'ai mis un réveil. J'ai mis des paillettes sur ma face, sur la face de V., sur mes lunettes, sur ma casquette, sur mon sac (celui qui a connu les plus belles heures du Rock dans tous ses états d'Evreux et qui a survécu jusque-là)(pour ces trois derniers items, les paillettes, c'était pas vraiment voulu) et j'ai entrainé la malheureuse dans la banlieue résidentielle pépère de Prague, sans grand charme mais sans mocheté non plus. On a croisé des good doggos, traversé un pont autoroutier et finalement on est arrivées.
Où ?
Non, mes petits chéris, pas au festoche. 
Devant une autre obsession de Tata Johnson. 


 (Non, je dé-conne)(Même si mon obsession envoie du lourd, du très lourd, plus qu'un "Charismaticky Sansonier") : 

En prenant les billets, je savais que ça allait être une expo attrape touriste qui tache. 
Mais je l'ai quand même fait, parce que YOLO. 
V. a vaillamment trotté derrière moi en se demandant ce qui arrivait à sa compagnonne de voyage dont les yeux s'étaient subitement illuminées et la bouche moussait en prononçant les mots suivants en boucle : "Ma chatte ! Ma chatte ! Ma chatte !"

Il faut savoir que j'ai adopté une Maine Coon badass qui a bientôt 10 ans et que j'ai nommée Molly Brown en hommage à cette grande femme. 



Si on sait pas ça, on pense juste que V. m'a sortie pour mon excursion dominicale hors de l'HP. 

Il y avait d'autres visages connus.


Et, globalement, pour une expo faite avec les fonds de poche (et d'océans) ça tenait la route, ne disait pas de conneries - je suis une encyclopédie insatiable et insupportable sur le sujet, ne me cherchez pas : personne ne me peut. 

A côté de moi, je sentais quand même V. frétiller. J'ignorais alors s'il s'agissait d'une envie de faire pipi à la suite d'un café glacé trop glacé, de l'anxiété d'avant son premier "festoche" ou d'une hâte manifeste à l'idée de mettre enfin les pieds dans le saint des saints (sûrement un mélange des trois.) 

Alors, sur la route vers le nouveau site du Métronome, je l'ai briefée : la gestion de la foule, quoi faire, quoi dire, les mots à connaitre en Tchèque ("Dobrý den" puis parler en anglais en articulant bien.) 
Je lui ai dit que je serai là pour elle, qu'on se perdra pas malgré les milliers de personnes qui devaient déjà avoir envahi le site.....


Oui, parfois, je prends des précautions pour rien.
On était trois :
V., Jean-Cam et moi.
Mais ça, c'est pour un autre article. 


*Le Zglurb désigne toute langue non maitrisée par Yours Truly**.

**Pour les gens pour qui l'anglais est du Zglurb : "Yours Truly", c'est moi.

lundi 29 juin 2026

[Métronome - Avant-propos]

 


C'est établi, j'ai eu une année catastrophique. 

D'aucuns diraient "une vie", mais n'écoutons pas les rageux. 

Parmi tout ce marasme, pourtant, une voix très familière m'a soutenue à bras levés et m'a permis de garder la tête hors de l'eau. 

J'ai eu la chance de tomber sur lui dès ses débuts et de pouvoir aller à chacun de ses concerts pour pas trop cher jusqu'à récemment. 

Il y a des artistes dont je suis fan, qui me coupent le souffle et qui me font me jeter tête en avant dès que les billetteries s'ouvrent. J'ai peur qu'ils s'étiolent aussi vite qu'ils sont arrivés, de ne pas avoir d'autre occasion de les revoir.

Ca n'a jamais été le cas entre Tom et moi. 

J'ai toujours eu une foi inébranlable en lui. Je savais qu'il serait toujours là. Même quand ses textes se sont faits plus sombres, même quand il se trimballait partout un petit nuage noir au-dessus de la tête, même quand il a commencé à jouer avec sa vie en mode "je le fais, je le fais pas." 

Comme je savais ce qu'il suscitait en moi, je savais qu'il suscitait ça en d'autres, et qu'il serait sauvé.

Et puis, il est devenu un peu beaucoup moins secret. Ses chansons sont devenues des hymnes dans le monde entier, pour des causes qui nous dépassent tous. Et ses concerts sont devenus inaccessibles. 

Déjà, ça frémissait il y a quelques années. Je me souviens d'un événement de la plus haute importance pour mon milieu professionnel, quand je pesais encore un peu dans le game de l'édition. Je m'étais excusée profusément envers ma community manager qui allait devoir se retrouver à gérer les hordes de gens seule parce que moi, je devais partir. Pour un concert, lui ai-je précisé, prévu de longue date et que je ne voulais pas rater. Après avoir un peu tiré la gueule, elle m'a demandé qui j'allais voir de si important et quand j'ai répondu "Tom Odell", ses yeux se sont mis à briller. Elle a dit quelque chose comme "Oh, dans ce cas, je comprends. Et je suis extrêmement jalouse."

Sur place, déjà, l'ambiance avait changé, son public était plus jeune, comme en transe, alors que moi, j'avais l'impression de simplement retrouver mon vieil ami. 

Je me suis trouvé un coin tranquille, hors du tumulte et j'ai commencé à faire le deuil de cette période des petites salles, de la proximité, et de la qualité des silences.

En octobre de l'année dernière, alors que la seule période de stabilité un peu durable que j'ai pu connaitre s'effondrait, Tom a annoncé son partenariat avec Arté pour un concert exceptionnel au Musée Bourdelle.

Un de mes principaux refuges à Paris, lui aussi un secret trop mal gardé.

 

Cela a donné cette merveille. 

Et en moi, une éruption de paix au milieu de la bataille. Comme si tout s'était aligné, l'espace d'une heure, pour m'offrir une bouffée de bonheur. 

Pas du genre frénésie folle furieuse, non, du bonheur crédible. Du doux-amer. Du profond. De la beauté en barre, intérieure et extérieure.

En février, alors que mon monde s'apprêtait à finir de s'écrouler, je suis tombée je ne sais trop comment sur l'annonce des têtes d'affiche d'un festival à Prague - sûrement ma ville préférée au monde, dans le trio avec Paris et Londres.

Une ville qui, elle aussi, a beaucoup été mon refuge. Où je suis allée à toutes les étapes de ma vie. J'en parle tellement que j'y invite tout le monde dès que les aime un peu, comme par réflexe "Tu veux venir avec moi à Prague un jour ?", les gens lèvent les yeux au ciel et répondent "Oui... oui..." 

Vu mon état, je ne me sentais pas l'âme d'une warrior au point d'aller faire un festival dans un pays dont la langue m'est inaccessible, alors j'ai tenté le tout pour le tout, et j'ai lancé l'idée auprès de la seule personne de mon entourage assez folle pour accepter.

C'était vraiment une bouteille à la mer. D'un parce que V. ne lit jamais ses messages, de deux parce que quand elle les lit, elle n'y répond pas, et de trois parce que V. a décidé d'être pauvre, dans la vie (c'est-à-dire de faire une thèse en théâtre.) Et encore fallait-il qu'elle soit dispo et partante pour passer un certain temps seule avec moi et que son anxiété ne prenne pas le dessus, aussi, accessoirement. 

Bref, si j'ai lancé l'invitation, c'était surtout pour me dire "au moins, pas de regrets, j'aurais essayé"

Quelle ne fut donc pas ma surprise de recevoir un oui enthousiaste de sa part (mais le reste de la programmation a bien aidé, et mon côté fanatique de Prague avait dû infuser chez elle au long des années.) Il faut dire que c'est une ville à laquelle on ne peut pas rester insensible. 

Dès lors, non seulement j'avais un projet auquel m'accrocher, une sorte de lumière au bout du tunnel, mais j'avais aussi la preuve que parfois, sur un malentendu, on est entendu. 

Parfois quand on propose une idée folle, on nous suit gaiment. 


mercredi 29 avril 2026

Whatever, I'll think of you forever

 


Je crois que c'est un truc d'enfants malheureux, mais j'ai la mémoire vive.

Chaque geste, même anodin, de générosité envers moi y est resté gravé. 

Je me souviens de gens qui m'ont depuis longtemps oubliée - qui n'auraient aucune raison de se souvenir de moi. 

J'ai essayé de témoigner de ma gratitude a posteriori à certains d'entre eux. Comme à ma prof d'anglais de sixième, seule à s'être élevée face à mes bully. C'était facile, de remercier une prof. D'ailleurs, elle m'a répondu qu'elle avait l'habitude et collectionnait les lettres de ce genre (oui, je l'admirais aussi parce qu'elle se la pétait grave.)

Il y a des gens dont je n'ai pas le nom : le free hug arrivé pile au bon moment en festival, l'infirmière qui est restée à mon chevet quand ma propre mère était au chaud dans son lit. Le type qui a porté ma valise ultra lourde dans les marches du métro Porte de Bagnolet, alors que je revenais de trois semaines de décompensation à errer dans New York. 

Je pense d'ailleurs tous les avoir évoqués à un moment ou un autre ici. Ce sont des personnages principaux de ma vie, alors qu'ils ignorent sans le moindre doute mon prénom. 

Parfois, le soir, je leur envoie des petites prières païennes qui ne coûtent rien et me rappellent que si c'était infinitésimal, il y a eu de la bonté dans ma vie. 

De temps en temps, de nouveaux visages me reviennent. Comme ce couple assez anodin de ma ville natale, que je ne connaissais que parce qu'une amie de ma mère gardait leur enfant. La maison de cette nourrice était un peu le hotspot où s'échangeaient les ragots. On croisait du nouveau sang, et j'y apprenais que tous les enfants n'étaient pas obligés de rester enfermés dans leur chambre en silence et de prendre le moins de place possible. 

Oh, well...

Bref, ce couple habitait au bout de ma rue, et j'ai toujours eu une passion pour l'exploration urbaine. 

Alors le soir d'Halloween, à la toute fin des 90s, quand la télé m'avait fait croire que ça y est, c'était arrivé en France aussi, j'ai réussi à convaincre ma mère d'aller sonner chez eux. Mon argument était imparable : ils habitaient du bon côté de la route et je n'aurai pas à la traverser. 

Je crois que mon déguisement était pourri (généralement à base de sacs poubelles) parce qu'il n'aurait pas fallu dépenser le moindre euro pour me faire sourire. J'avais quand même réussi à économiser assez pour m'acheter un faux dentier de vampire en plastique (avec son faux sang !) Dans ma tête, l'effet était assuré. 

On allait me couvrir de bonbons. 

Et quand ce genre de cadeaux de la vie arrivait, j'étais économe au point que parfois, je finissais par ne pas en profiter et laissait les confiseries dépérir parce qu'il fallait les garder pour une occasion spéciale, un jour où j'en aurai encore plus besoin. Je vivais dans la certitude que le pire était toujours à venir.

La maison du couple était tout au bout de la rue, donc en passant j'ai jeté un œil aux autres pavillons mais toutes les lumières étaient éteintes. Ou les gens étaient barricadés. Pas de décos qui auraient pu m'inviter à sonner chez eux. 

Au moment où j'approchais de la maison du couple, j'avais déjà fait le deuil de mes illusions. Mais, à l'époque, me faire des illusions constituait 90 % du fun. Si bien que, généralement, je repoussais le moment de passer à l'action, pour rester dans le rêve un peu plus longtemps. Tant que rien n'était arrivé, tout pouvait arriver.

Devant leur portail, j'ai vu les décos, et impossible pour eux de ne pas me reconnaitre, alors j'ai réuni mon courage à deux griffes (des bouts de papier collé au scotch sur mes ongles) et je me suis avancée. A peine avais-je mis un pied dans leur allée qu'ils ont ouvert la porte d'entrée. Une énorme boîte de Haribo entre les mains. 

Mes yeux devaient être tout aussi gros. J'ai été très polie, mais aussi incapable de contenir ma joie. Mon plan avait marché. Je n'allais pas rentrer bredouille. Dans mon souvenir, ils ont été d'une gentillesse incroyable mais peut-être qu'ils étaient juste cordiaux. Dans mes souvenirs, toute gentillesse était incroyable. 

Quand je leur ai demandé si je pouvais choisir quel bonbon prendre, ils se sont regardé et m'ont tendu la boîte entière, me disant de l'emporter. 

J'étais la seule à être venue les voir et ils ne pensaient pas qu'il y aurait d'autres visites. 

Je me suis sentie immensément gênée, comme à chaque fois qu'il m'arrivait quelque chose d'extraordinairement bien, m'attendant à recevoir le contrecoup d'un instant à l'autre. 

Comme cette fois où j'avais passé la meilleure après-midi de ma vie à jouer au Bac, à la bibliothèque, avec quelqu'un que je croyais être une copine (mais qui se révélera être une des bully contre qui ma prof d'anglais m'a protégée) et qu'en rentrant chez moi, pressée de raconter ces fabuleuses quelques heures qui me paraissaient les plus lumineuses de mon existence, je m'étais fait accueillir par un déluge de coups. 

Je n'avais pas remarqué, mais le stylo qui m'avait servi à écrire mes réponses pour le jeu du Bac avait légèrement fui, formant une toute petite tâche d'1 cm au niveau de la poche d'un jean même pas neuf. Bleu sur bleu, je n'avais rien vu. Ma mère, elle, ne voyait que ça. Et il fallait que je paie le prix dans ma chair de l'argent qu'elle allait devoir débourser pour remplacer un jean. J'avais eu beau plaider que moi, je m'en fichais, que je continuerai à le mettre, les coups avaient redoublé : parce que "qu'est-ce qu'allaient penser les gens ?"

Une seule tache et la plus belle après-midi de ma vie s'était transformée en un trauma qui me fait toujours larmoyer. 

Mais ce soir d'Halloween, après avoir profusément remercié le couple, il ne s'était rien passé de mal. Parce que j'étais rentrée m'enfermer dans ma chambre, en silence, à manger mes bonbons durement gagnés devant la télé et une émission spéciale pour enfants que j'attendais avec impatience mais qui s'est révélée un peu décevante. Pas assez pour faire taire la petite flamme qui s'était allumée en moi.

Cette idée qui m'a suivie jusqu'à aujourd'hui que, parfois, quand on est la seule à faire quelque chose, on décroche le gros lot. On tombe sur les bonnes personnes. Tout s'aligne.

Malgré tout ce que je vous dirai, je suis bel et bien une optimiste contrariée.