jeudi 11 mars 2021

I swear to God I cannot take you anywhere

 



Mon thé à la menthe est trop chaud, alors je tue le temps en tentant de prendre en photo le pigeon le plus laid de tous ceux qui sont posés à côté.

Un des employés les vire en faisant des grands moulinets avec les bras, alors je me fais un peu plus petite dans mon alcôve.

On m'a intimée de me relaxer, mais sans me donner la recette, une fois de plus. Alors, vu que les parcs sont fermés pour cause de giboulées, j'ai posé mon cul ici, et j'attends que mon thé ait refroidi.

Je repense au regard glacé de l'anesthésiste qui m'a reçue, alors qu'il était si joyeux, voire guilleret, avant et après. "Vous êtes jeune quand même..."
Question de point de vue.
Je pense que mon âme a 888 ans. 

Je n'ai jamais aimé particulièrement cette vie, et je vois mes proches ramer très fort pour lui trouver des bons côtés, mais le fait de possiblement vivre mes derniers mois sur terre de la façon dont ce gouvernement l'aura décidé pour moi, ça me coupe un peu la chique.

J'ai tout bien fait. Le testament est mis à jour. La personne de confiance désignée. Il ne me reste qu'un test PCR obligatoire à faire, un régime drastique pendant deux jours et une torture à subir le temps d'une nuit pour pouvoir me présenter à la clinique et qu'on m'y prélève un bout de pancréas et un bout d'intestin.

Les résultats n'arriveront pas à temps pour que je les déballe en mode cadeaux d'anniversaire. Ca aurait été parfaitement sordide, c'est dommage.



lundi 15 février 2021

And now it chills me to the bone

J'aime relever les vérités qui reviennent comme des rengaines, les schémas, les déjàvus. 

Parmi ceux-là, il y a le fait d'être coupée au montage. Systématiquement, dès que je participe à une œuvre collaborative, c'est mon témoignage, mon intervention, qui finit sur le sol de la salle de montage.

Mon égo ayant été broyé par mon milieu professionnel depuis de longues années, je ne le vis pas mal. Je suis même ravie de pouvoir dire "j'y ai participé" sans avoir à subir les reproches éventuels sur une phrase maladroite, des mots mal choisis.

J'aime bien être là sans l'être totalement. 

La preuve : dans une pièce pleine de monde, c'est dans le coin situé dans l'angle mort du plus grand nombre que vous me trouverez. J'observe longtemps avant d'entrer en contact, comme un chat qui renifle avant de se laisser gratouiller.

Je suis difficile d'accès dans tous les sens du terme. Je le subis autant que je fais tout pour ça. Du coup, quand je me rends dispo, il vaut mieux être au rendez-vous. Comme la comète, dont le prochain passage pourrait être pour le siècle d'après.

Pourtant, quand c'est utile, je suis un livre ouvert. Ici, quand on me demande de parler "pour la science" (de mon identité, sexuelle, psychologique, professionnelle...), quand on me demande d'écouter.

Je suis une toute petite pierre dans beaucoup d'édifices.

Cette diversité, cette volonté d'être partout, tout le temps, m'a épuisée. J'ai eu beau avoir une dream team de soignants qui m'ont rattrapée par le collet, je n'ai pas stoppé ma course à temps, pas avant d'avoir été complètement carbonisée.

Cette période étrange où l'on ne contrôle plus rien permet un contrôle total. Presque aucun événement imprévu ne peut m'atteindre. Tout est comme sur du papier à musique. Je ne peux même pas provoquer de petits désastres juste pour voir ce que ça fait. 

Plus de GHB glissé dans mon verre, plus de menaces de morts, plus de crises d'angoisse consécutives à des trahisons, plus de complots contre moi.

Juste mes 24m², mon gros chat et, de temps en temps, des mails prouvant que j'avais une vie, avant. Me demandant de signer un droit à l'image par-ci, de valider des épreuves par-là, de confirmer comment on doit me genrer, si l'on doit m'anonymiser. 

Des preuves que j'existe ailleurs que dans ma tête, que dans mon univers proche. Que dans les trois lieux publics que je fréquente encore.

Preuve que je ne suis pas (tout à fait) coupée au montage de la vie. 



mercredi 30 décembre 2020

Perfect health


 

Aaaaah, 2020.



Comment résumer une année qui fait consensus ? 


Je vous ai peu écrit, cette année. Il faut dire que j'ai été occupée. Mais un semblant de tradition aide à garder les murs debout, alors allons-y pour ce bilan, même s'il risque de ne pas être hilarant. 

En janvier, j'ai commencé en fanfare avec l'arrachage d'une dent de sagesse et tous les effets secondaires possibles. J'ai passé une semaine atroce entre douleur, bave et animorphisation en hamster d'1m60. 

En février, nous étions toujours dans le monde d'avant, et je dansais entre les lacrymos pas loin de la salle Pleyel. Le vieux monde flamboyait et nous rêvions tout de même d'y foutre le feu.

En mars, ça commençait à puer le pâté mais une de mes BFF et moi, on s'est enroulées dans notre déni et on a mis le cap sur London, On a enfin revu la merveille qu'est Hamilton, après avoir si longtemps waited for it

Puis j'ai traîné ma pote jusqu'à Bath, un de ces lieux tellement préservés dans son jus qu'on a une impression de Disneyland taille ville. Entre les scones, les balades le long de la rivière, les thermes, Stonehenge, le teatime, la bouffe indienne qui nous fait rouler jusqu'à notre hôtel au petit déj gargantuesque et aux voisins bruyants (mais très amoureux l'un de l'autre, visiblement). 

On a regardé un concours canin, j'ai fait des siestes. C'était bien. On devait parler de ma démission, on a plutôt fait des blagues sur les gens qui toussaient. 

Je suis rentrée quatre jours avant le confinement, égoïstement contente d'avoir fait un tel voyage alors qu'on s'apprêtait à vivre enfermés.

Mon anniversaire s'est passé sous les applaudissements à 20h, avec une tarte à la framboise et du champagne. On a regardé Emma, connectées en live, et c'était pas si pire. 

En avril, je faisais mes premières nudes, parce qu'il faut bien occuper un confinement désœuvré. Il n'était adressé à personne en particulier, de ce côté, rien n'a bougé, et rien ne bougera. 

En mai, la libération. La cocotte minute qui a tant enflé pendant confi1er a explosé et avec elle, j'ai endossé de nouvelles responsabilités dans mon groupe d'activistes. Je suis devenue gestionnaire de la formation des nouvelleaux et, dès lors qu'on a su que les drones du préfet Germain étaient robota non grata, j'ai formé des fournées et des fournées de jeunes féministes. C'est sans doute ce qui m'a le plus apporté dans la lutte, ce passage de relais. Cette transmission. 

En juin, la mémorable manif au palais de justice, en soutien à la famille Traoré et contre les violences policières. Un moment d'unité qui a fini en nassage gigantesque, duquel je suis sortie grâce à la solidarité d'un gardien de parc. De l'humanité, enfin, dans ce monde boueux. Je me souviens avoir stoppé ma course poursuite avec les forces de l'ordre un moment, le temps de regarder le soleil se coucher sur les fumées des voitures qui brûlent et les nuages de lacrymos. Quelques minutes de paix au centre du chaos.

En juillet, on pensait enfin se reposer mais ça a été le remaniement de la honte. Bien malgré moi, ma session de formation tranquillou organisée le lendemain de l'annonce s'est transformée en retapissage organisé de mon quartier. 30 personnes déployées. Des journalistes sur nos basques. Une fatigue mêlée de colère intarissable. 

Au milieu de cette fureur, une sœur me menace de mort, une autre me dit que ce n'est pas si grave. C'est la première violence militante qui me touche à ce point. 

Premier week-end d'août, ma peau de rousse et moi-même avons fui la canicule sur une plage de méditerranée. Protégées par une caverne dans les roches, alors que le soleil se couchait. J'ai sauté seule dans les vagues pour la première fois depuis 10 ans, peut-être.

...J'étais loin de m'imaginer que cet épisode marquerait le début de la descente aux enfers.

Mais un poulpe sauvage m'a serré la patte, donc ça valait la peine. 

En août, ça fait un mois que je suis à nouveau suivie par une psychologue et un psychiatre de luxe, j'ai senti le vent tourner, mon psychisme décrocher, d'abord en avril, puis après les multiples traumas de la fin du printemps. Tous deux me conseillent d'arrêter le militantisme. Comme d'habitude, ma réaction est un BIG NO. 

Si je les avais écoutés à ce moment-là, je ne serais sans doute pas en train de lutter contre un syndrome post-traumatique, encore maintenant. Mais si on écoutait ses psys, ils seraient vite au chômage.

En août, je tente d'oublier mes maux à Amboise, où la vie de château me va pas mal jusqu'à ce qu'un de mes petits chats préférés soit trop audacieux lors d'une chasse au pigeon. Je passe la dernière journée de mes trop courtes vacances à sangloter en robe de plage sur le quai d'une gare sans WC en attendant un train qui n'arrivera que 4h après.

En septembre, je forme un maximum de nouvelleaux aux collages, sachant que mes jours sont comptés, puis je claque la porte, lors d'une soirée mémorable, entourée de celles qui ont été mes béquilles puis mes gardes malades, inlassables, mes deux étoiles dans la nuit de la fin de mon aventure militante.

Et heureusement qu'elles sont là pour me rappeler les détails oubliés de ma choppe éhontée.

En octobre, la nuit est tombée sur la nuit. Se reconstruire, mais comment ? Comment remplacer ce vide dans ma vie qui avait rempli le vide de mon âme ? Et surtout, comme le faire alors qu'on patine dans la recherche d'un nouveau traitement, que toutes les possibilités d'évasion sont supprimées les unes après les autres et que les jours raccourcissent tandis que les journées ne sont que travail et les nuits, insomnies ?

En novembre, je n'ai toujours pas la réponse, et des soucis de fric s'ajoutent au reste. Pour une fois, la chance est de mon côté et je décroche plusieurs contrats alimentaires qui me permettent de renflouer les caisses et de m'occuper les mains et la tête. La dette de sommeil, elle, s'accumule. Les traitements ne fonctionnent pas. 


Et nous voilà en décembre. Mon appartement rutile de décorations. Le chat a été pourri gâté. J'ai déposé plainte contre mon voisin qui a passé le couvre-feu à organiser des concerts all-night-long dans son appart' juste au-dessus du mien (la seule question que les ACAB m'ont posée est "Est-il français ?"). 

A défaut de voir beaucoup de gens, j'ai reçu plein d'attention. On se démerde tous comme on peut dans cette situation, et on s'en sort pas trop mal, du moins au niveau personnel.

Je ne peux pas dire que j'ai beaucoup d'espoir, je n'en ai jamais eu. J'ai l'impression de voir de plus en plus de gens débarquer dans mon univers de gloom, de bagarre pour retrouver un semblant de santé mentale. J'ai l'impression d'être la boss du game, avec mes 15 ans d'entraînement. 

Prenez soin de vous, tentez d'avoir de l'empathie, avec les dernières forces qu'il vous reste et n'oubliez pas que Men are trash et que 1312 FOR EVER. 


All best,

Johnson



 







mercredi 7 octobre 2020

I will leave my heart at the door

 


On sautait dans un rythme désarticulé sur Girls&Boys de Blur. Les éclairages cheaps faisaient penser à des guirlandes clignotantes pouvant s'enflammer d'un instant à l'autre. 

Entre deux chansons, on s'enfilait des shots de vodka barbapapa en feignant de pas voir l'énième "bébé rocker" accoudé au bar. 

Si c'est dans cet endroit que j'ai rencontré un de mes violeurs, et quelques harceleurs, et encore d'autres gros connards, c'est aussi là que je me suis empouvoirée. 

Là où j'ai réalisé que ce qui m'empêchait de pécho cette personne magnifique qui se tenait là, c'était juste des conventions sociales de merde que je rejetais dans tous les autres aspects de ma vie. 

Alors pourquoi les respecter là, d'un coup ? Parce que ça me permettait de pas avoir à affronter un refus, un échec, un rejet. Certes. Mais après 3 vodkas, tout cela est bien relatif. 

Depuis que j'ai ouvert mon champ des possibles de la chope, je me suis remise en question sur cette drague prédatrice, que je ne trouvais ok que quand je l'utilisais sur des mecs "jetables" (et qui ne voulaient être rien d'autre). 

Je me suis dit que quitte à choper des filles, autant le faire de façon moins hétéronormée. Oui mais voilà, quand je suis sortie dans des bars lesbiens, je me suis aperçue que c'est exactement ma méthode qui fonctionnait, pour les autres.

Donc j'ai pris note, je me suis laissé le temps de réfléchir. Le Covid m'a aidé à être bien sage. Les discussions avec des potes habituées à draguer des meufs n'ont fait que me conforter dans mes anciennes, et vilaines, habitudes. Selon elles, choper une fille, c'est une longue guerre de position, un attentisme bilatéral, beaucoup d'investissement pour souvent ne jamais rien conclure.

Alors quand je me suis retrouvée face à une fille qui me plaisait, qui venait de me dire les choses que je voulais entendre depuis des lustres, que j'en étais à 6 vodkas, j'ai sauté le pas. 

J'ai fait mon mec hétéro, en gros. (Ce qu'on attend d'un mec hétéro dans les conventions sociales de la drague hétéronormée, si je me dois d'être précise.)

Pourtant, dans ma tête, il s'est passé tout autre chose. Avec les mecs, 3 fois sur 4, le baiser ne déclenchait rien, signal pour moi que rien d'autre ne devait se passer - ou qu'en tout cas, ce serait peu agréable. 

Là, j'ignore s'il s'agissait des 3 semaines sans sommeil, sans manger, ou des verres accumulés, mais la place de la Nation s'est mise à tournoyée comme si un drone filmait la scène. J'ai vécu ce baiser plus intensément que les dix, les cent derniers.

Aucun sentiment, j'étais avec une quasi inconnue, mais dans mon souvenir il y a ce moment où j'ose, puis le moment pour on se met à tourner (ce qui n'est physiquement pas possible).

Bien sûr, j'ai mal fini la nuit, car je n'ai plus 20 ans. Mais au lieu de me réveiller dans l'angoisse de ne pas savoir ce qui a pu m'arriver (suis-je enceinte ? ai-je choppé des mst ? est-il parti avec mon chat sous le bras ?), j'ai ouvert les yeux, très vaseuse, sur mes affaires très bien rangées, mes cheveux attachés avec un élastique emprunté (bon, volé, maintenant, j'imagine), bien enroulée dans un drap, en sécurité chez une nouvelle amie qui m'a raconté calmement les épisodes qui me manquaient.

C'est tellement à des années lumières de l'hétérosexualité que j'ai connue que j'ai l'impression d'avoir été choisi le dark path pendant des années comme une imbécile.

C'est bien plus compliqué que cela. Mais choisir d'arrêter l'hétérosexualité correspond en grand partie chez moi à choisir d'arrêter de me faire du mal.

C'est un pas, et pas des moindre, sur le chemin qui m'éloigne de l'auto-destruction.