C'est établi, j'ai eu une année catastrophique.
D'aucuns diraient "une vie", mais n'écoutons pas les rageux.
Parmi tout ce marasme, pourtant, une voix très familière m'a soutenue à bras levés et m'a permis de garder la tête hors de l'eau.
J'ai eu la chance de tomber sur lui dès ses débuts et de pouvoir aller à chacun de ses concerts pour pas trop cher jusqu'à récemment.
Il y a des artistes dont je suis fan, qui me coupent le souffle et qui me font me jeter tête en avant dès que les billetteries s'ouvrent. J'ai peur qu'ils s'étiolent aussi vite qu'ils sont arrivés, de ne pas avoir d'autre occasion de les revoir.
Ca n'a jamais été le cas entre Tom et moi.
J'ai toujours eu une foi inébranlable en lui. Je savais qu'il serait toujours là. Même quand ses textes se sont faits plus sombres, même quand il se trimballait partout un petit nuage noir au-dessus de la tête, même quand il a commencé à jouer avec sa vie en mode "je le fais, je le fais pas."
Comme je savais ce qu'il suscitait en moi, je savais qu'il suscitait ça en d'autres, et qu'il serait sauvé.
Et puis, il est devenu un peu beaucoup moins secret. Ses chansons sont devenues des hymnes dans le monde entier, pour des causes qui nous dépassent tous. Et ses concerts sont devenus inaccessibles.
Déjà, ça frémissait il y a quelques années. Je me souviens d'un événement de la plus haute importance pour mon milieu professionnel, quand je pesais encore un peu dans le game de l'édition. Je m'étais excusée profusément envers ma community manager qui allait devoir se retrouver à gérer les hordes de gens seule parce que moi, je devais partir. Pour un concert, lui ai-je précisé, prévu de longue date et que je ne voulais pas rater. Après avoir un peu tiré la gueule, elle m'a demandé qui j'allais voir de si important et quand j'ai répondu "Tom Odell", ses yeux se sont mis à briller. Elle a dit quelque chose comme "Oh, dans ce cas, je comprends. Et je suis extrêmement jalouse."
Sur place, déjà, l'ambiance avait changé, son public était plus jeune, comme en transe, alors que moi, j'avais l'impression de simplement retrouver mon vieil ami.
Je me suis trouvé un coin tranquille, hors du tumulte et j'ai commencé à faire le deuil de cette période des petites salles, de la proximité, et de la qualité des silences.
En octobre de l'année dernière, alors que la seule période de stabilité un peu durable que j'ai pu connaitre s'effondrait, Tom a annoncé son partenariat avec Arté pour un concert exceptionnel au Musée Bourdelle.
Un de mes principaux refuges à Paris, lui aussi un secret trop mal gardé.
Cela a donné cette merveille.
Et en moi, une éruption de paix au milieu de la bataille. Comme si tout s'était aligné, l'espace d'une heure, pour m'offrir une bouffée de bonheur.
Pas du genre frénésie folle furieuse, non, du bonheur crédible. Du doux-amer. Du profond. De la beauté en barre, intérieure et extérieure.
En février, alors que mon monde s'apprêtait à finir de s'écrouler, je suis tombée je ne sais trop comment sur l'annonce des têtes d'affiche d'un festival à Prague - sûrement ma ville préférée au monde, dans le trio avec Paris et Londres.
Une ville qui, elle aussi, a beaucoup été mon refuge. Où je suis allée à toutes les étapes de ma vie. J'en parle tellement que j'y invite tout le monde dès que les aime un peu, comme par réflexe "Tu veux venir avec moi à Prague un jour ?", les gens lèvent les yeux au ciel et répondent "Oui... oui..."
Vu mon état, je ne me sentais pas l'âme d'une warrior au point d'aller faire un festival dans un pays dont la langue m'est inaccessible, alors j'ai tenté le tout pour le tout, et j'ai lancé l'idée auprès de la seule personne de mon entourage assez folle pour accepter.
C'était vraiment une bouteille à la mer. D'un parce que V. ne lit jamais ses messages, de deux parce que quand elle les lit, elle n'y répond pas, et de trois parce que V. a décidé d'être pauvre, dans la vie (c'est-à-dire de faire une thèse en théâtre.) Et encore fallait-il qu'elle soit dispo et partante pour passer un certain temps seule avec moi et que son anxiété ne prenne pas le dessus, aussi, accessoirement.
Bref, si j'ai lancé l'invitation, c'était surtout pour me dire "au moins, pas de regrets, j'aurais essayé"
Quelle ne fut donc pas ma surprise de recevoir un oui enthousiaste de sa part (mais le reste de la programmation a bien aidé, et mon côté fanatique de Prague avait dû infuser chez elle au long des années.) Il faut dire que c'est une ville à laquelle on ne peut pas rester insensible.
Dès lors, non seulement j'avais un projet auquel m'accrocher, une sorte de lumière au bout du tunnel, mais j'avais aussi la preuve que parfois, sur un malentendu, on est entendu.
Parfois quand on propose une idée folle, on nous suit gaiment.

