mardi 15 novembre 2011

3

 Note de moi : nous allons donc une nouvelle fois à rebours par rapport aux notes précédente, et je viens à avertir le chaland que s'il est allergique à la littérature sentimentale, cette note est tout autant un cul-de-sac pour lui que le décor de l'intrigue l'est pour les personnages.

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Tu n’as rien contre les ruelles sombres ?
La voix du garçon avait déchiré la bulle dans laquelle Jude paressait.
Je te suis.
Mais c’était évident.
Captivée, elle n’arrivait plus à formuler une seule des questions qui avaient germées depuis leur entrevue dans ce bar.
Tout était clair dans cette situation : il avait visiblement perçu la fascination de cette fille pour qui il avait joué le chevalier blanc – une fille plutôt jolie, une fille plutôt discrète, qui ne ferait pas de bruit quand il se lasserait d’elle. Elle lui était redevable, et en une nuit formellement magique, il savait qu’il pouvait en faire ce qu’il voulait.
Ils remontèrent donc une succession de rues, traversèrent des quartiers un peu plus malfamés que celui qu’ils quittaient. La jeune fille, probablement torturée par les étaux qui lui enserraient les pieds, ne laissa rien paraître.
A chaque fois qu’il la sentait vaciller, même de manière infime, il resserrait son bras autour d’elle, et elle s’allégeait, toutes ses sensations se concentraient autour du point de contact entre leurs deux corps.

Il s’arrêta quelque part dans Pigalle, et le brusque changement de rythme fut comme un réveil pour Jude. Juste au dessus d’un célèbre cabaret, Jude et Pierre se regardaient, l’une la tête levée et l’autre légèrement voûté. Il l’invita d’un geste à s’avancer dans le cul-de-sac.
Lui resta en retrait, histoire de profiter de la scène.
Sous les yeux du garçon progressait une héroïne de film noir tout juste colorisé, où régnait les ocres et la sépia.
La nuit n’était qu’une toile du décor et ce minuscule bout de rue : Hollywood.
Les immeubles étaient haussmanniens, à droite un hôtel, à gauche des résidences privées, au fond, une rotonde où trônait la statue d’un grand homme quelconque.
Il en fallait beaucoup pour qu’elle oublie la présence de son cavalier, et c’est ce qu’il lui avait donné en l’amenant là.
Le souffle coupé et les pieds dans les pavés, elle repéra un sphinx qui la regardait avec méfiance, en plissant les yeux.
Jude était accroupie sous un réverbère, essayant de gagner la confiance d’un félin semblant être seul à l’accueil de l’hôtel.
Sa tête ne tournait plus, l’alcool s’était évaporé. Le chat se laissait faire, et vint se frotter contre ses jambes. Après un long moment, elle osa un regard vers le bout de la rue – le monde réel en somme.
         Tu viens ?
A croire qu’il n’attendait qu’une invitation. Les mains dans les poches, il marcha à sa rencontre. Il caressa l’étrange bestiole à son tour et releva Jude en un geste.
         C’est mon jardin secret.
L’amener ici c’était lui dire symboliquement qu’elle n’était pas une passante dans sa vie. Que malgré les non-dits et les questions qui n’avaient pas leur place, malgré le fait qu’ils ne connaissaient rien de factuel l’un sur l’autre, il lui livrait une partie de sa vie. Quelque chose qu’il chérissait et qu’à l’évidence, ils partageaient. Leur entente était sensorielle.
         Tu as froid.
         Non. Pas spécialement. Mais j’aimerais entrer.
L’hôtel. Bien sûr.
Pour la première fois, elle tiqua.
Ca allait beaucoup trop vite.
         Excuse moi, mais…
Il avait senti le sourcillement, la faille dans son réservoir de questions qui allait bientôt craquer et se déverser.
Instinctivement, il la fit taire en se penchant vers ses lèvres, lui laissant tout de même le choix, de s’éloigner ou non. Une hésitation plus tard, il franchit la barrière et appuya sa bouche contre la sienne.
Même pour lui, c’était rapide. Et s’il la connaissait mieux, il tremblait. Pour la première fois depuis plus longtemps que les apparences pouvaient le suggérer.
C’était un baiser au fin fond d’une ruelle à Pigalle, échangé par une étudiante naïve et un joli garçon qu’elle avait rencontré deux fois auparavant. Ils n’avaient passé, en tout, que trois heures ensembles.
Et cela aurait donné le tournis à n’importe quelle étudiante naïve, et cela aurait fait trembler n’importe quel joli garçon.
Lui avait l’habitude qu’on ne résiste pas, ou qu’on ne résiste pas longtemps, mais il sentait la différence, et le lien. Ce lien qui l’avait poussé à lui venir en aide, celui qui l’avait décidé à l’appeler, celui qui l’empêchait de raisonner à présent.
Il savait fort bien ce qui l’attirait chez elle, mais le contraire était impossible.
Elle ne se doutait de rien. Il fallait donc éviter les questions. Toutes les questions.
Et puis de son côté, comme chez beaucoup de filles un peu solitaires, un manque de confiance cancérisait sa vie. Qu’un garçon tombé de nulle part lui ait sauvé la mise et s’intéresse à elle, cela suffisait à lui donner toute foi en lui.
         Allons-y.

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