jeudi 10 septembre 2020

Low Lays The Devil

 

Les nouveaux antidépresseurs me brûlent de l'intérieur.

Je trompe mon corps en les glissant dans la gélule d'un autre médicament, censé tromper un autre effet secondaire.

On m'a passée en affection longue durée. Je trouve cette formulation hilarante quand on sait que mon trouble de la personnalité vient de là, d'un gros manque d'affection dans la prime enfance. 

Je ne compte plus les fois où, cet été, j'ai parcouru en panique mon répertoire pour supplier quelqu'un de m'appeler et faire passer les idées noires.

A côté de ça, mes deux psys, hyper compétents, trouvent que je vais bien. Que j'en fais beaucoup trop, mais que je vais bien.

Pour en faire trop, ça, on ne m'arrête plus.

Chaque minute de ma journée est rentabilisée. En faisant mon café, je peins quelques lettres en noir sur blanc. En buvant mon café je réponds aux demandes de formation pour devenir colleuxse. Tout en travaillant, je répartis et met en relation les marraines et les volontaires. On est trois à gérer ça, mais la demande enfle, tous les jours un peu plus. Et quand l'actu fait état d'un nouveau scandale, c'est carrément l'avalanche.

J'ai même perdu un peu d'anonymat. On m'a vue avec un seau, dans le bus et on m'a interpellée "Hey, mais t'es une colleuxse !" 

Ca a pris le pas sur ma véritable identité, qui est anecdotique. Je m'efface derrière ce qu'on me demande, derrière ce que je peux faire pour être un peu moins inutile.

J'ai perdu un de mes trois jobs parce trois CDD de six mois où on se donne à fond ne semblent plus suffire à obtenir un CDI de nos jours. Je suis au chômage technique pour un autre, parce que la production a été ralentie et qu'il n'y a plus de missions pour moi et qu'on me répond "pourquoi tu ne t'embauches pas toi-même, grâce à 3e job ?" auquel je réponds avec un soupir muselé par le masque : "parce que personne ne me laisse avoir une vie facile."

C'est un peu la gueule que j'ai dû faire en ouvrant en panique ma porte ce matin, pour découvrir non pas un colis, mais mes deux agents immobiliers, qui voulaient savoir qui avait mis une machine à laver dans la cour. 

Mes yeux encore collés se sont entrouverts et j'ai grogné quelque chose comme "pas moi"

"On vous réveille peut-être ?" "Non, je m'apprêtais à partir labourer mon champ en shorty et nuisette, avec les cheveux dans tous les sens et une haleine de poney" "on repassera" "ou pas."

On aurait pu penser qu'acheter un appart soulageait des proprios intrusifs et des gestionnaires un peu trop tatillons et fouille-merde.

Je pense qu'ils aiment pas trop que je réunisse deux à trois fois par semaine des groupes de colleuxses en herbe dans ma cour (à côté de la machine à laver, donc) pour leur faire un brief légal (On ne court pas si la police arrive !)(On ne déclare rien, jamais, à part son identité)(On ne paie jamais une amende, on la conteste !), leur présenter les outils et les emmener en vadrouille, recouvrir un quartier qui l'est déjà pas mal. 

Les oeuvres de street art qui naissent à droite à gauche sont les seuls moments où je m'évade vraiment quand je vais d'un point à un autre.

La fatigue mentale a rarement été aussi écrasante que ces derniers jours où chaque mot, chaque post, chaque like est scruté et utilisé contre soi par des personnes censées être alliées. En donnant autant, je reçois beaucoup, mais pas que dans le bon sens du terme.

On m'a à peu près insulté de tout. On s'est même faussement rapproché de moi jusqu'à ce que je m'ouvre et parle de ma santé mentale, de mes peurs, de mes craintes, pour s'en servir contre moi ensuite.

On a essuyé une attaque de troll (saviez-vous que des gens font encore des canulars téléphoniques en 2020 ?), dû se réorganiser en trois nuits, deux jours.

Depuis, mon ordinateur sonne une variante de cinq "ding" différents, à moi de trouver dans quelle case on me sollicite puis d'y répondre, patiemment. 

Je suis trop épuisée et brûlée de l'intérieur par les médicaments pour manger. Mes antidép coupent la faim, du coup j'oublie. Le temps passe et vers 15h, quand je me lève, je tombe. L'hypoglycémie me rappelle que je n'ai avalé que deux tasses de café noir.

Je pense à Patti Smith. J'aimerais être Patti Smith. Patti Smith maintenant. Allant d'hôtel en hôtel, écrivant, buvant du café et racontant des belles choses sur les chouettes gens que j'ai rencontré.

La musique live me manque. C'est presque charnel. 

Seul l'alcool me détend vraiment, mais j'ai grandement levé le pied depuis qu'un fils de Pétain m'a refilé pour la 2e fois de ma vie du GhB à mon insu. 

J'ai aussi été menacée de mort par une personne en contrôle judiciaire, puis j'ai perdu une amie qui m'a dit que je réagissais trop à cette menace, et enfin, un mois après, on m'a reproché de ne pas avoir assez réagi à cette menace.

Sachez que si un jour quelqu'un vous dit "peut-être que quand tu auras mon couteau planté dans le ventre, tu m'écouteras" on attend de vous une réaction ni trop forte, ni pas assez, et que si vous n'êtes pas dans les clous, ce sera la triple peine pour votre gueule.

De temps en temps, une tête douce se glisse sous ma main et me rappelle que c'est l'heure du câlin. C'est à peu près toutes les deux heures. Comme un appel à la prière en plus ronronnant. 

Mais Ni Dieu, Ni mec. Ni meuf, cela dit. 

Des amies, oui. Les mêmes qu'avant, ni plus, ni moins. 

Des ennemi.e.s, encore et toujours, mais pour de bonnes raisons, alors tant pis. 

lundi 29 juin 2020

I never find out till I'm head over heels



Elle était tellement plus grande que moi que jamais, au cours de notre soirée, je ne me suis posé la question de son âge.
Mon cerveau est resté bloqué aux premières années de ma vie où plus la personne était grande, plus elle était âgée (Jeanne Calment a fini sa vie à 5 mètres 92 dans ma logique). 
C'est l'hiver, je suis encore toute enfarinée, mon corps ne s'est pas réveillé.

Le groupe se sépare et naturellement, je la raccompagne dans la direction de son bus. Je ne me pose même pas la question. Quand on arrive à son arrêt, elle rougit puis me remercie longuement de ne pas l'avoir laissée attendre seule.
Je suis un peu abasourdie puis je sens que des petites décharges électriques remontent de ma colonne. 

Les filles ne m'ayant pas intéressée pendant 30 ans, le lesbianisme politique a longtemps été politique avant de devenir concret.
Je reprenais une vie amoureuse de zéro, sans les mauvaises habitudes patriarcales, si possible, et je n'avais pas encore considéré le jour où j'aurai vraiment de l'attirance pour une femme.

Mais voilà, elle était grande, blonde, drôle, intelligente, polyglotte, anglaise, et je me suis retrouvée comme un petit moustique dans son aura. Déjà bien éblouie par mes propres sensations nouvelles. 

On discute des semaines à venir, de quand on refera du militantisme ensemble, et elle me prévient qu'elle ne sera pas dispo pendant quelques jours parce que "sa meuf est Paris". 

Je me suis sûrement mise à sourire comme une teubé. La déception qu'elle soit déjà prise aurait pu arriver aussi vite, mais 1) c'est pas parce que j'ai arrêté les mecs que j'ai une subite envie de me mettre en couple et 2) j'avais eu ma première crush IRL sur une meuf compatible sexuellement et that's a bingo. 

Mon, la douche froide est arrivée peu après quand j'ai appris qu'elle avait 19 ans et qu'elle était donc plus jeune que deux de mes neveux à qui j'ai changé les couches. 

Depuis, je ne rencontre que des vingtenaires, et c'est avec elles que je m'entends clairement le mieux. Certaines ont beau me dire que la différence ne se voyant pas (elles pensent toutes que j'ai leur âge avant que je le précise ou qu'une obscure référence des années 90 ne me trahisse), c'est pas problématique, je reste super gênée par ce gouffre d'une dizaine d'années entre nous. Surtout à cette période de nos vies, elles sont toujours étudiantes, ou en tout cas vivent tout comme, et je suis dans la vie active depuis 10 ans. Flirter avec ces meufs reviendrait, pour moi, à être ce dude creepy à la sortie des écoles. 

Bizarrement, ça me gênait moins avec les mecs. Mais je passais rarement plus de 24h avec eux. Mais même au fond de mon alcoolémie de retour de boîte, je m'assurais qu'ils étaient toujours et tous majeurs. C'est vous dire où ça se place sur l'échelle de mes valeurs.

Je ne l'ai jamais revue. Le confinement. Pas sûr qu'elle soit restée en France ou qu'elle ait pu y revenir. La vie. De toute façon : sa meuf. Bref, c'était une jolie première expérience sensorielle. J'ai 12 ans à nouveau.

Depuis, il y a eu deux ou trois crushs, très très sages. Je suis la woman alpha, celle qui drague, c'était le cas avec les mecs, c'est bien parti pour l'être avec les filles. 
Des problèmes s'enfilent à l'horizon, dus à mon anxiété naturelle : et si elles veulent plus ? et si je fais du mal à une femme alors que je me bats contre ça tous les jours ? et si elles s'aperçoivent que mon corps, lui, n'a plus 20 ans ? 

Le chat n'absorbe pas toujours mes élans de manque de tendresse. Côté orgasmes, je suis en auto-suffisance parfaite, mais la nature humaine me fait parfois chercher du lien là où cela n'est pas encore possible. Ce qui est formidable, c'est que j'en ai conscience. 

Et quand je me projette, nouer un contact humain, avec tout ce que cela peut entraîner, me fait bien plus peur que rester dans ma zone de confort et attendre de voir. 

Mes amies d'avant, elles, en sont encore à me poser des questions sur celui avec qui il ne s'est rien passé, qui, s'il ne partira jamais vraiment, s'il est à l'origine de tout ce chambardement de vie, s'il est peut-être mort à l'heure qu'il est pour ce que j'en sais, ne fait plus partie de mes préoccupations. 

Je tiens à avancer lentement, et respecter mon rythme. Peut-être que je resterai seule toute ma vie, j'ai survécu 30 ans ainsi, après tout. Cela m'effraie bien moins que retomber amoureuse un jour, si je suis honnête. 


lundi 8 juin 2020

Who's gonna save them from you?




Depuis ma dernière note, je suis entrée chez les voisins. Même si j'aurais préféré que ça n'arrive pas.

Je me donne corps et âmes à deux causes : gagner de l'argent (afin de rester indépendante le plus longtemps possible) et le militantimsm. 
Souvent, quand je forme des nouvelles colleuses, elles me demandent "mais comment tu as le temps de faire tout ça ?" généralement je réponds que je ne dors pas, mais c'est faux, si je ne dormais pas, je retomberais en dépression et tout déraillerait. Quand je suis un peu plus franche je dis "J'ai pas de vie." et c'est déjà plus vrai. 

Quand je ne forme pas, ne colle pas moi-même, je peins les slogans à tours de bras, dans mon temps libre. Ce samedi là, j'avais invité deux trois colleuses à venir profiter de ma cour pour une session peinture. Tout était calme, le soleil brillait et à part des bourrasques facétieuses, j'avais tout pour apaiser enfin cette tension qui ne me lâche jamais. 

Les copines sont parties, j'en attendais une autre. J'en profite pour manger. C'est là que j'entends un râle. Je pense à un chat en chaleur et puis j'entends des mots. Je comprends vite.

La vieille-voisine appelle sa fille à l'aide. Je me souviens rapidement qu'elle l'a prévenue qu'elle sortait et ne rentrait pas de la soirée. Je me dis qu'il y a un espoir que ça passe tout seul, même si je n'y crois pas, alors je finis mon repas, et ma pote arrive.

Là, alors qu'on aurait dû peindre et boire un coup, ma conscience reprend le dessus, et je lui explique la situation. 

J'appelle le SAMU afin d'avoir quelqu'un au téléphone qui puisse prouver que je ne suis pas entrée par effraction. Quelque part, j'espère que la porte sera fermée. Que mon rôle s'arrête là. 

Mais non.

Quand j'entendre, une odeur âcre m'emplit les poumons, et je mets quelques secondes à situer la vieille.
Elle est étendue de tout son long sous la table de la salle à manger, son pyjama ne couvre pas tout son ventre et elle geint à l'aveugle.

Je décris la situation à la dame du SAMU qui a l'air de pas du tout maîtriser la situation. Je tente de relever la voisine, mais c'est un poids mort de plus de 80 kilos, à vue de nez. Impossible. Elle n'est d'aucune aide et n'entend rien. Son appareil auditif semble capter des ondes radios. 

Je finis par persuader la dame du SAMU de m'envoyer les pompiers. Elle semble fébrile, prend mon adresse 5 fois. Je raccroche et appelle la fille de ma voisine. Celle-ci décroche et je l'entends dire à quelqu'un d'autre "ça c'est encore maman...". Elle est hyper calme, voire même non concernée. Elle m'a dit que j'ai bien fait, et de juste préciser que sa mère est diabétique.

Ma pote est venue m'aider à mettre la vieille sur une chaise mais elle ne tient pas et manque s'écrouler face la première sur le carrelage. On décide de la coucher puis de la mettre en PLS. Le pyjama est couvert de vomi et elle s'est pissé dessus. 

Je dis à ma pote d'aller attendre les pompiers devant. Ils passent sans s'arrêter. L'opératrice s'était gourrée dans l'adresse, ils vont mettre 30 longues minutes à venir.

Trente minutes pendant lesquelles, tentant de ne pas avoir la nausée, je bloquais la vieille en PLS de mon genou, appliquant tout mon poids pour éviter qu'elle soit sur le dos et qu'elle nous fasse une Jimi Hendrix. 

En trente minutes, elle a le temps de s'endormir - je la réveille - de chanter, d'avoir des hauts le cœur me faisant prier je ne sais quel dieu pour que le cauchemar ne s'empire pas, et de m'engueuler, parce qu'elle veut aller se coucher et qu'après tout, elle n'a bu que trois bières. 

Quand les pompiers arrivent, ils lui mettent un masque et je suis prise d'une crise de culpabilité : je me suis pas protégée en entrant. Puis je me dis qu'à force d'aller acheter 2 à 3 fois par jour des bières, elle a depuis longtemps dû être en contact avec le virus. 

Je me retrouve à fouiller les affaires d'inconnus pour retrouver ses papiers d'identité, ses ordonnances (couvertes de vomi séché), en entendant, hébétée, qu'ils vont emmener la vieille à l'hosto. 

Je préviens sa fille qui ne peut pas plus s'en ficher et parvient même à râler parce que l’hôpital n'est pas le plus proche. 

Alors qu'on raccroche, l'éthylotest parle : 2 grammes 6, soit plutôt 15 bières que 3. Les secours trouvent des traces de contusions plus ou moins vieilles prouvant que ce genre de mésaventures lui arrivent régulièrement. Puis ils l'embarquent, et c'est fini. Je me lave fort pour chasser l'odeur. Je bois un coup, on peint un peu, mais le coeur n'y est plus. 

Dans la nuit, j'entends du raffut dans l'immeuble, des voix masculines parlent très fort. La vieille a signé une décharge, elle est de retour avant même sa famille. Je me demande si je devrais sortir puis me dis que j'en ai assez fait. 

Je tente de dormir, la peur au ventre qu'on me laisse finir comme ça. 
Avec la peur de devenir cette baleine échouée sous ma propre table de salle à manger. 
Est-ce que l'alcool repousserait assez le chat pour l'empêcher de me manger le visage ?




mardi 26 mai 2020

Above this little town



J'imagine que je suis la voisine un peu sauvage, celle qui parle le moins possible aux autres et qui cache difficilement son agacement quand on vient sonner chez elle. 

Le changement est radical : j'ai habité pendant 6 ans dans un immeuble où personne ne parlait à personne, et où tout le monde m'ignorait cordialement quand je changeais de colocs comme de chemise, y compris quand j'ai dû avoir recours à Airbnb (never again). 

Désormais, j'occupe une ancienne loge de concierge, et si c'est la grotte parfaite pour échapper à la canicule et avoir assez d'espace pour n'être qu'en coloc avec mon chat tout en ne me saignant pas aux quatre veines, le prix à payer c'est de connaître par coeur la vie de mes voisins. 

Et vice-versa, j'imagine, mais comme je n'ai pas de vie, tant pis pour eux.

Il y a d'abord ceux qu'on m'a présenté comme la famille difficile, qui ne répond jamais quand on sonne chez eux (je les comprends) qui s'opposent à toutes les régulations de la copro qui s'est agrandie de 2 à 5 (ouais, ça doit pas être simple) et qui semblaient à mon agent immo "un peu sauvages" (bah moi ça me va), d'autant que j'ai un chat, ils ont un chat, on part sur un partage de la cour sans trop de soucis. 

J'ai mis longtemps à comprendre combien ils étaient et comment ils fonctionnaient. Ils s'entassent à 3 générations dans une minuscule maisonnette biscornue prise en pince par les immeubles avoisinants. 
Il leur manque des dents, mais pas de l'intelligence. Quand on discute, ils comprennent vite et bien, et si ce n'était le reste de leur famille qui leur rend visite en gueulant comme si l'immeuble leur appartenait, ce serait presque un sans faute.

Mais parfois, mon chat se hérisse, l'air se glace, on entend une jambe traîner sur le ciment de la cour. C'est l'heure où la grand-mère va chercher ses bières à l'épicerie du coin. Souvent en pyjama. 

Elle fait aussi peur qu'une sorcière zombie, et mon chat la craint et la hait au plus haut point. Il y a quelque chose de déjà mort en elle. Elle n'entend plus et boit pour oublier qu'elle est triste - elle a perdu un mari et un fils. 

Sa fille, celle qui la soutien, n'est pas sa progéniture favorite, et pourtant c'est elle qui la ramasse à 4h du matin et qui nettoie vomi et pisse. Celle qui la force à se nourrir et qui se force, elle, à sourire quand ils jouent tous ensemble aux dominos. 

Le mari de la fille semble avoir de gros problèmes de santé mais n'a pas hésité à grimper à l'échelle quand mon gros chat s'est paumée quelque part de l'autre côté d'un mur. 

Leur fille est la propriétaire du chat. Brillante, qui s'exprime bien mieux que ses parents, un peu trop sensible et qui pose trop de questions. Parfois, le cousin, encore plus jeune, habite aussi chez eux. Dans cette cave où est confinée tous ceux qui ne sont pas "la vieille". Je retrouve ses jouets dans ma partie de cour et si je ne lui lançais pas des regards not amused je le retrouverais sans doute chez moi à patauger dans la gamelle du chat.

Mia, le chat noir, a 2 ans, elle n'est pas châtrée et chante donc toutes les trois semaines en espérant qu'un mâle vienne la soulager. 

C'est là qu'intervient l'autre personne occupant le rez-de-chaussée, celui qui occupe l'autre appartement de l'immeuble. Un jeune homme hyper avenant qui travaille dans la mode, gay comme un arc-en-ciel qu'il a d'ailleurs pour paillasson, dont les effluves de parfum s'infiltrent agréablement chez moi dès qu'il sort de la douche. Gentil, joli, poli et propre donc. Le voisin parfait. 

Jusqu'au confinement.

Ca a été le révélateur absolu. De l'alcoolisme de la voisine du fond de cour, d'ô combien sa fille était dépassée et du fait que jeune voisin propre sur lui n'était qu'une façade. 

Je suis allée de découverte en découverte. Les gens s'accumulaient devant sa porte, pendant des dizaines de minutes parfois et sonnaient sonnaient sonnaient.
Ils voulaient être payé. Lui clamait au téléphone, sur haut-parleur, qu'il n'avait plus rien. Puis, il demandait crédit à un autre dealeur, et ramenait tout Paris ramassé dans la rue, puisque plus de boîtes, dans son appartement. Le lendemain, de nouveaux dealeurs retrouvaient les anciens pour venir lui demander des comptes, alors il en réglait certains en nature.

Pendant ce temps, la mamie alcoolo arpentait le même couloir pour aller acheter sa bière, et se prenait les effluves de covid de tout notre arrondissement ramenés par nos amis les petits commerçants du porte à porte.

Et puis, alors que nous parlions félins, la famille bidochon m'a révélé que happy-shiny voisin, quand il a emménagé, a immédiatement placé de la mort aux rats dans notre cour, quand ils lui ont signalé que c'était dangereux pour leur chat - et que les rats venaient de l'autre côté de son appart, là où trônent les poubelles d'un resto, il a répondu qu'il était "allergique aux chats".

C'est à ce moment-là que je me suis mise à le détester cordialement. 

La voisine avocate qui a racheté tout le deuxième, a abattu les murs et s'est fait un loft, s'est barrée en confinement loin, loin, et n'est jamais revenue. L'artiste pianiste cinglé (de son propre aveu) habitant juste au-dessus de moi, est parti lui aussi, mais il est revenu, il est toujours aussi mauvais pianiste et toujours aussi fou. Il a des cheveux en moins, je crois. 

Je repense souvent à ma tante américaine qui, dans sa cuisine de 40m² avec vue sur la baie, dans sa banlieue huppée de San Diego, me disait que je vivais dans une bulle, sans mixité sociale. Que j'étais déconnectée des réalités. (Et qui, en même temps, suggérait à mes parents de m'acheter un appartement à Paris pour s'épargner les loyers). 

Je m'offusque beaucoup quand le reste de cette famille qui n'est la mienne que part défaut, casse du sucre sur "les parisiens" - 12 millions de personnes dans le même panier, quand même. Ne faisant pas la différence entre les gens du 92 qui se sont accaparés Deauville et mes anciens voisins "United colours of the XXème" qu'ils ont pourtant déjà croisé quand j'y vivais. 

L'autre jour, j'ai entendu un clodo se fâcher très fort après un bobo à vélo et lui courir après en continuant de l'attaquer verbalement. Il disait "Tu parles pas de Paris comme ça ! Si c'est trop cher pour toi tu te casses ! Tu parles pas de Paris comme ça devant moi !" 
J'ai trouvé ça émouvant, d'avoir ce lien avec cet homme qui, en étant clodo dans les rues de la capitale, vivait déjà au-dessus de ses moyens. Ce point commun, de vouloir défendre cette ville si différente d'une rue à l'autre, pleine de cons, pas plus qu'ailleurs, mais concentrés par la force d'une densité qui est dans les plus grandes d'Europe. 

Je crois que je connais mieux la mixité sociale en prenant le bus ici, que les gens de ma "famille" dans leurs banlieues bourgeoises pavillonnaires où on se juge de loin sans savoir vraiment ce qu'il en est chez l'autre. Tout le monde est blanc. Quand quelques fils et filles d'immigrés se rapprochent, on est condescendant avec eux "c'est forcément grâce à l'argent de la drogue." Ca se masse dans des petites villes de province où le score du RN ne cesse de monter quand je vis dans un arrondissement de gauche, avec une maire que mes provinciaux de "proches" ne cessent de dénigrer, parce qu'ils ont entendu d'autres le faire. Paris ne les intéresse que lorsqu'ils ont l'opportunité de critiquer l'action publique d'une femme, on dirait. 

Ils continuent de me faire taire, en parlant plus fort, ou en me tournant en ridicule, en se servant toujours des arguments qui datent de la "crise d'ado", pour se rassurer d'être dans le vrai, quand en fait, ils jugent beaucoup et ne savent presque rien.