samedi 16 juin 2018

Wuthering Heath


Ça ne m'est pas arrivé souvent, une fois, deux fois, et avec celle-ci, trois.

Un regard. Juste, un regard. Avec un inconnu. La vie, surtout sociale, est souvent compliquée, mais parfois, lors de moments suspendus, deux regards se croisent et tout est limpide. 

Reste à écrire, à deux, le scénario de l'approche, du débarquement, du contact.

La soirée avait mal démarrée, c'était la dernière où je pouvais vraiment profiter avant mon départ et un quiproquo avait eu pour conséquence que mes amis n'avaient pas vraiment compris que c'était le cas.

J'avais débarqué dans le bar désormais mythique, où la moitié de mes aventures ont eu lieu, avec un tote-bag rempli à ras bord de trucs à donner - d'un guide de Montréal à de la crème solaire en passant par des oignons. Je suis assez généreuse, surtout quand je n'ai que 23 kilos autorisés en bagage de soute, lors de mon vol, deux jours après.

J'étais en train de distribuer tout cela quand mon ego a été atteint de plein fouet. Ça arrive peu souvent car je suis imperméable aux insultes et, la plupart du temps, au regard des autres. Sauf que là, mes amis, qui avaient décidé de me charrier en tentant de me trouver un Chum pour mon dernier soir, avaient désigné la personne objectivement la moins consommable de la pièce. 
Passée la vexation, j'ai réfléchi. Personne ici ne connait mon passif à Paris. Le défilé intercontinental de BG dans mon petit lit Ikea (qui s'est très beaucoup calmé depuis un an, où je privilégie le qualitatif, parce que je suis #vieille). Ici, ils n'ont que l'image de moi avec Jean-Chum, un brave 9/20 des familles, doté toutefois d'yeux magnifiques, d'un humour remarquable et d'une maladresse touchante. Oui mais voilà, avec Jean-Chum ça a tourné en eau-de-boudin, comme 99% de mes relations dans leur première semaine. 

Ce camouflet est donc devenu un défi. Je me suis mise en mode chasse comme rarement je l'ai été depuis la saison 2015/2016. (2015/2016, "c'est la champion's league" comme dirait l'autre)
Ma première target me tournait désespérément le dos et s'est avéré parler une langue inconnue au moment où je ne lui ai laissé d'autre choix que de me faire face.
Ma seconde target, mon éternel regret, mon Viking, ne s'est jamais pointé. 

Alors je me suis assise, pour profiter de mes adieux avec ces connaissances qui ont ponctué mon voyage et qui, sans se concerter, sans que je ne les en informe, se sont toutes retrouvées ce soir là, à cette soirée là, avec moi. 

Et puis j'ai levé la tête, et je l'ai vu. 
Grand, très grand. Brun-châtain foncé. Des grands yeux noirs. Des cils par millions. Un sourire en coin. Une chemise en jean, des boucles d'oreilles. Un look rafraîchissant de bébé rockeur qui me rappelait mes années lycée, époque où cet individu devait être en train de terminer l'école primaire. 
Puis dans l'instant, il m'a rendu ce regard, et j'ai su. Nous avons su. 
J'ai maintenu le contact visuel juste le temps que les infos s'ancrent et j'ai redonné mon attention à une pote, à ma droite.

Plus tard dans la soirée, le mystérieux inconnu est réapparu. Cette fois c'est lui qui m'a regardé en premier, je lui ai répondu sans insister, toujours dans le doute quant à son âge : très en deça du mien soit, mais à quel point ? 

Une fois mes amis m'ayant déserté pour de bon, j'ai proposé un jeu de carte comme moyen de l'approcher et de savoir une bonne fois pour toute si j'étais érotomane ou juste dans le vrai.
Aussitôt, il s'est assis à côté de moi puis s'est rapproché un peu plus à chaque manche. Mélangeant ses cartes aux miennes et créant un contact physique dès qu'il en avait la possibilité. 
Si des doutes restaient, ils étaient désormais envolés. Je savais, il savait, nous savions. 

Ce qui restait à établir était la suite des opérations.
D'abord, son âge.
23. 
Acceptable. Ma limite étant de ne pas taper dans la génération de mes neveux (ce qui serait le point "glauquissime" que toute Puma se refuse à atteindre).

Maintenant, deuxième vérification : le niveau d'alcoolémie et de consentement éclairé, car, depuis qu'il m'est arrivé des bricoles, je fais très attention à ce genre de "détails."

C'est là qu'il s'est assis en tailleur face à moi, qu'il a tenté de plongé ses yeux noirs dans les bleu-gris miens et qu'il a lamentablement échoué. Les siens étaient si vitreux que j'aurais cru voir un cadavre réanimé. 
Il a commencé à me parler. J'ai commencé à lui mettre des stops et à me maudire "il est trop bourré pour faire quoi que ce soit, tu vas devoir être la plus intelligente des deux, AGAIN."
C'est alors qu'il a changé de ton, d'attitude, que ses yeux ont retrouvé leur focus et qu'il a commencé à me psychanalyser.
J'ai donc fui, car sa beauté renversante n'excusait pas tout. Surtout pas le fait qu'il ait autant d'insight à mon sujet avec 5 grammes et 3 regards transcendants. 

Je me suis cachée entre deux poteaux, pour finir ma pinte, malheureusement pile en face de mon ex, qui bossait. Soit. Grosses gorgées par grosses gorgées, je cherchais l'appui d'un ami sur messenger qui me conseillait de vérifier une dernière fois que Jean-Boucle était bien raide saoul ou s'il était juste un peu éméché. 

C'est alors que mes alentours s'obscurcirent, la lumière éclipsée, l'atmosphère inéclairée, et il me fallut un temps de réaction certain pour réaliser que c'était dû au mètre 95 de Jean-Boucle, planté devant moi. 

C'est là que j'ai compris que j'étais saoule aussi, et que je me cherchais des excuses. Il a tenté une autre approche, bien plus sexy, bien plus sensuelle, et bien plus intelligente que la précédente, et quand j'ai vu les astres s'aligner (c'est à dire ses yeux à lui se mettre à briller, ceux de mon ex, juste derrière, devenir rouges et vénères et une bouffée de chaleur remontant du plus profond de mes entrailles jusqu'à mon cœur battant comme un fou), je me suis mise sur la pointe de mes bottines, j'ai tendu le plus haut possible mon bras pour accrocher la nuque de Jean-Boucle et rapprocher sa bouche de la mienne. 

C'était au ralenti, comme à chaque fois, et c'était merveilleux, comme pas à chaque fois.

Après une session de patin à faire pâlir d'envie Tonya Harding, j'ai récupéré assez de mes esprits pour que mon instinct reprenne les rênes.
J'ai donc regardé le bel inconnu qui reprenait son souffle, en face de moi, et je lui ai dit "au fait, y a mon ex juste derrière !" 
Au moment où il a sursauté en disant "hein ? quoi ?" et en regardant par-dessus son épaule, j'ai profité de son léger recul pour me faufiler et filer.

Bien cachée dans les toilettes, à l'étage, j'ai commencé à me demander si c'était bien mature ce jeu de cache-cache ? Me demandant si c'était pas lui le plus adulte des deux. Et c'est là que je suis tombée sur une connaissance et qu'on s'est mis, sans que j'arrive à me souvenir pourquoi, à parler d'animaux mignons. Pendant 20 minutes.

Au moment où je montrai des photos de Molly Brown avec une fierté totale, j'ai encore senti l'atmosphère de la pièce changer. Comme si l'orage avait brisé la mignonitude. J'ai vu mon ombre s'agrandir et j'ai compris que Jean-1m95 se tenait derrière moi et projetait grave des ondes venues toutes droits des ténèbres. 
Ses yeux étaient sûrement semblables à ceux d'Heathcliff quand il m'a dit "Tu t'es encore enfuie ?" d'un ton mi interrogatif, mi blessé.
J'ai alors répondu le plus naturellement du monde : "Nan, je montrai juste ma chatte à ce jeune homme."

Heathcliff toujours, mais l'autre versant, mi-sadique, mi-joueur, s'est placé dans notre triangle et s'est mis à raconter à quel point ça lui plairait de me montrer sa chatte également. Une discussion ahurissante s'est alors développée, entre le premier degré de mon pote, le second degré éhonté de Jean-Heath et mon incrédulité devant le fait qu'il avait passé tous mes tests, et pas encore abandonné l'idée de vouloir mon cul. 

Du coup, quand pote s'est excusé, je me suis retrouvée désarmée, comme un moigneau en face d'un loup beaucoup trop sexy pour vouloir ne pas se faire dévorer. 
Comme dans les bouquins de cul que j'édite avec tellement de talent, il s'est mis à avancer vers moi, et moi à reculer en le regardant d'en-dessous (forcément d'en-dessous), prête à affronter mon destin et à arrêter de courir. 

Il m'a poussé jusqu'à ce que mes hanches rencontrent le marbre dur du lavabo en cascade, a placé ses grands bras de chaque côté de moi et m'a dit à l'oreille "Comme ça, tu ne pourras plus t'enfuir."
Je crois que j'ai fini de fondre comme l’Antarctique d'ici 15-20 ans. 

Il y a eu beaucoup de murs testés dans cette antichambre des toilettes, beaucoup de gémissements étouffés et de moments d'hébétude où je me suis demandée si j'étais bien là, si c'était bien moi, car c'était juste : trop bien.
(Mon vocabulaire tend à s'amenuiser proportionnellement au taux d'hormone dans mon sang). 

C'est alors qu'il m'a regardé de haut en bas, ne souriant plus du tout, les yeux noirs de passion, cette fois, et qu'il m'a dit "on bouge ?"

Naïve, j'ai alors saisi mon sac et fait un pas vers l'escalier de la sortie. Puis j'ai senti mon bras être tiré dans l'autre direction, puis du bois contre mon dos, et une porte qui claque. Une porte qui claque ? 
Le plus logiquement du monde, nous étions enfermés dans la cabine des toilettes la plus proche, et les choses sont passées de drôles à "très très très sérieuses" en un rien de temps. 

Il y avait quelque chose en dehors de la raison dès le départ dans cette rencontre qui s'est transformé en quelque chose de complètement fou dès qu'on s'est retrouvés en tête à tête.

Après une session que nous nommerons sobrement "pendant ce temps là, à Veracruz", il m'a informé de façon tout à fait neutre que son logement se trouvait pas très loin, ce à quoi j'ai répondu "le mien est plus près". 

J'ai ainsi fait faire le tour (tout le tour) du propriétaire à Jean-Heath, la veille de mon dernier jour de boulot, l'avant-veille de mon retour sur le plancher de nos vaches.

Je vous épargne les détails, mais ce n'est pas parce qu'il n'y a rien à dire, bien au contraire. Et si nous étions à Un dîner presque parfait, j'aurais brandi toutes les petites pancartes 10/10 mises à disposition par la prod. 

Le lendemain matin, j'ai choisi d'avoir une heure de retard au boulot - qui me virerait d'un job non payé, un dernier jour ? Pour profiter de la discussion du jeune homme, qui se trouvait, en plus du reste, en avoir vachement. 

Nous étions décidément sur la même longueur d'onde, jusqu'au dernier moment où, sans que l'un cherche à rester superficiellement en contact avec l'autre, la porte s'est fermée sur lui, alors que je lui souhaitais le meilleur et un avenir des plus brillants.


[YUL&I - 18] Hey, that's no way to say goodbye




jeudi 14 juin 2018

[YUL&I - 17] Hold on to me, 'cause I'm a little unsteady



Le ciel s'est ouvert en deux et a déversé des hectolitres d'une pluie glacée sur mon frêle t-shirt.
J'ai trottiné dans les flaques (qui font bien 5 à 10 cm de profondeur ici vu la taille des nids de poule) jusqu'à trouver un abri au pied d'un immeuble.
J'ai regardé l'inscription "Interdiction de s'asseoir" et je me suis assise, détrempée. 
J'ai observé les flots tomber, ininterrompus, les yeux ailleurs, dans la lune, dans l'Europe, dans l'avion, dans mon futur flou. 
Les québécois m'ont tous dévisagée comme si j'étais une criminelle de la pire espèce parce que j'avais posé mes fesses à un endroit sacrilège. J'ai haussé les épaules et elles pesaient trois tonnes. 
La pluie, la nostalgie, le court-circuit depuis une semaine qui m'empêche de profiter pleinement.

A chaque inspiration, je tremblotte de manque. A chaque rue, des pensées parasites de guimauve m'envahissent "oh my god c'est la dernière fois que je vois ce lampadaire" "L'est ben cute ce p'tit parc" "oh non je pense en québécois" "ooooh, je pense en québécois !"

C'est fatigant d'être moi au quotidien, mais quand il s'agit de dire au revoir à trois mois de paix et de sérénité, moi qui n'ait connu ça qu'au max une semaine à la fois dans toute ma vieille existence, c'est la cata. 

J'ai bu verre sur verre d'un blanc sec de merveilleuse facture (ce qui est rare et cher ici) en plein parc Lafontaine, le vent dans les cheveux et des visages souriants tout autour qui me disaient combien j'étais une "perle". Qu' "on met du temps à te trouver mais quand on te trouve on le regrette pas".
Dans mon actuel poste en France, où je suis depuis des années, j'ai mis 3 ans à recevoir le premier compliment de ma hiérarchie.

Quand je parle à mes collègues d'ici de la vie en France - devoir rentrer chez soi en regardant par-dessus son épaule, s'écarter des frotteurs du métro tout en veillant à ne pas attirer l'attention des pickpockets, esquiver les crottes de chien et les flaques de pipi d'humains, louper sa correspondance parce que quelqu'un a au mieux oublié son putain de sac dans une rame au pire sorti un couteau en criant un truc en arabe, puis rentrer chez soi, allumer sa télé et se faire culpabiliser d'être pauvre par le président pour qui t'as été contrainte de voter pour faire barrage à pire, prendre des news de sa région d'origine où les infirmiers en sont réduits à la grève de la faim pour ne plus avoir à maltraiter leurs patients, regarder son compte en banque et se dire qu'un loyer "ça coûte quand même un pognon de dingue" à Paris, mettre de côté patiemment depuis 5 ans sur son PEL et s'apercevoir que mon emprunt potentiel serait le prix d'un seul petit mètre carré (ce qui est un peu juste quand on fait une taille 42) - quand je leur dis tout ça, elles n'osent pas m'accabler.

Pour elles, on est des "maudits français" la plupart du temps, et nos lointains cousins un peu grandiloquents l'autre part, à leurs yeux, on fait beaucoup de choses qui n'ont pas de sens, mais la plupart ne se rendaient pas compte de la dégradation de nos conditions de vie ces dernières années  (surtout les gens sans CDI, qui ne sont pas proprios, ou héritiers, ou actionnaires, ou mâle cis blanc hétérosexuel en bonne santé).

J'ai l'impression que la ville me susurre "If you love me, don't let go!"
J'ai l'impression de respirer à fond pour les dernières fois.

Le pire, ce n'est pas de quitter les gens (il y a internet, et les avions, et les pigeons voyageurs), c'est de savoir que cette légèreté, cette joie de vivre, cette absence de contraintes et de soucis va s'envoler avec moi depuis Pierre-Elliott Trudeau samedi.  

J'aime toujours la France, mais la déception qu'elle m'inspire - que nous m'inspirons - est à la hauteur de cet amour. 

Merde alors, ils ont réussi à faire quelque chose qui tient mieux la route en 300 ans que nous en 1500 et nous, on les regarde, condescendants, en imitant grossièrement des chanteuses à voix et en parlant de caribous. 
Bien sûr, rien n'est parfait. Il y a des gros défauts - la pauvreté est terrible pour les plus pauvres, les retraites sont minables, le système de santé est bancal et le fromage est dégueulasse. Mais ils ont des bases saines. Ce qu'on aura jamais. 

Quand j'ai raconté la moitié du quart de comment mes employeurs successifs m'avait traité en France, de ce que mes collègues m'avaient fait subir, ma boss ici a failli s'étouffer et s'est déclarée "flabergastée" (c'est pas facile facile de garder son sérieux devant les expressions franglaises dévoyées lors d'un entretien très très formel, je vous promets).

Je suis en colère contre nous en tant que peuple d'être si loin de notre devise, ni libres, ni égaux et encore moins fraternels. Moi la première en l’occurrence.
Moi qui retourne bosser 60h par semaine pour une paie de misère et qui en reversera un bon quart à un gouvernement qui va s'acheter de la belle vaisselle quand moi j'ai pas de quoi investir dans une mutuelle. 
Oui, moi et mes deux master 2, je fais partie des 4% de français qui n'ont pas les moyens de ça. Parce qu'en tant qu'indépendante, ça me coûterait environ 80€ par mois (pour une couverture merdique) et que 80€ par mois, c'est mon budget courses. Pas shopping : nourriture et produits de première nécessité. Je n'ai aucun prêt étudiant, aucune dette, mais aucun avenir non plus. Impossible de devenir propriétaire, difficile de développer mon activité ; en France on pénalise les gens qui cumulent les jobs et qui veulent avoir plusieurs champs d'action, le manque de souplesse ne vient pas des millenials mais bien des entreprises qui refusent de sortir de l'image d'Epinal des trois huit à grand-maman.
On m'a refusé un cdd de 6 mois pour lequel j'étais on ne peut plus qualifiée par ce que je travaille pour une autre boîte en même temps. Ici, on m'aurait fait sans doute signer 12 papiers me menaçant des pires recours judiciaires si je brisais le sceau du secret industriel, mais on aurait été content de me signer.

Heureusement, il y a quelques gens bien en France. Ceux qui n'ont pas été pervertis par un petit pouvoir. Ceux qui, malgré leur colère, n'ont pas cédé aux sirènes des extrêmes, de la violence et de la malveillance. Ceux-là sont ma lampe-tempête dans la nuit, mais je doute très fort qu'on soit assez pour redresser quoi que ce soit quand les fondations sont aussi pourries, basées sur l'intimidation, le culte de soi, l'individualisme et le rejet de la différence. 

Je vous jure que, contrairement à une croyance populaire, on est loin d'être les rois du monde ou même un exemple à suivre. Alors laissez-moi traîner des pieds pour mes derniers jours, ce n'est pas vous que je ne veux pas retrouver, c'est tout ce qu'il y aura autour.





 


mardi 12 juin 2018

So you felt like dropping in and just expect me to be free


C'est les pieds dans un pays qui n'appelle même pas le football "football" que je fête les 20 ans de France 98.

J'avais 10 ans, je m'en souviens donc très bien. Et, pour vous dire l'importance que cette équipe a eu pour moi : les soirs de terreurs nocturnes, c'est à dire un soir sur deux dans mon cas, je me forçais à me concentrer sur les souvenirs de cette coupe du monde pour me calmer.

En fait, dans ma vie, à cette époque là, je n'avais pas d'autre souvenir heureux. Ça paraît sans doute bête, vu comme ça, naïf, surtout. Alors c'est important pour moi de rentrer dans les détails de "pourquoi".

Car derrière le sport - qui est loin d'être ma grande passion - ce moment suspendu de juin à juillet 98 fut pour moi une ancre dans une période troublée. 

C'était la fin de l'école primaire, et le grand saut dans l'inconnu du collège, où j'allais être martyrisée pendant 4 ans, sans l'aide d'aucun adulte autour de moi pour m'en sortir. 

C'était un été où, comme d'habitude, je faisais des allers-retours entre chez mes parents et chez mes grands-parents (chez qui j'ai passé le plus clair de mon enfance). Dans mon souvenir, il faisait un temps magnifique. On venait d'installer une télé dans ma chambre et je chillais grave en lisant des montagnes de livres pris à la bibliothèque et en jouant à Mario Bros et Tetris. 

J'écoutais Queen, les Worlds Apart et j'étais en pleine folie Leo Dicaprio. Mes bouquins sur le Titanic étaient ma possession la plus précieuse mais, par contre, j'avais pas trop d'amis.

C'était un été en solitaire, parfois loin de l'amour inconditionnel de Pépé et Mémé. Et je détestais le football, parce que c'est ce qui accaparait mon père et la télévision du salon 4 soirs sur 7 de la semaine. En période scolaire, quand j'étais dans la maison de mes parents, je ne le croisais pas - j'étais couchée avec qu'il rentre et il partait bosser avant que je me lève. De la période entre mes 6 et 13 ans, je n'ai de souvenir de mon père qu'allongé sur le canapé, un doigt et beaucoup trop de verres dans le nez, en train de hurler des injures au poste ou à ma mère. 
Pour moi, le foot était la cause de cette violence faite homme. 

Du coup, la coupe du monde en France, ça me passait au dessus, du moins pendant les deux-trois premières semaines. 

Puis quand j'ai vu que ma famille était plus rassemblée que d'habitude devant le poste, j'ai commencé à tendre l'oreille (à peu près au moment de France - Arabie Saoudite, 2e match de poule). Ça parlait beaucoup du mauvais geste de Zidane qui, dans mon imaginaire enfantin, était plus ce type inoffensif sur lequel fantasmaient mes sœurs et leurs copines et ma mère et ses copines. Sa faute - ce carton rouge totalement mérité - a beaucoup impressionné l'enfant que j'étais. 

Plus que d'habitude, j'étais confinée dans ma chambre, avec interdiction d'en sortir, pour ne pas "gêner" les adultes. Mais, avec ma télé flambant vieille, je pouvais suivre ce qu'ils suivaient à distance, et tenter de comprendre l'intérêt. 

Le jour du 1/8e de final contre le Paraguay, nous étions invités chez des amis de mes parents ayant deux filles, une plus vieille, une plus jeune. Comme toujours, quand des enfants étaient plus sportifs que moi, j'avais eu droit à un discours en mode "Eux ils ont de la chance d'avoir une fille qui fait du sport" (cela faisait 5 ans que je faisais de la gym à raison de 4h par semaine, sans autre motivation que pour leur faire plaisir, mais ça semblait leur échapper). 
L'aînée était jolie et gracieuse, drôle, mais pas trop, elle aidait toujours docilement sa mère, à la cuisine, au service. Là encore, ma mère à moi me regardait de haut en bas avec une moue et me sortait "c'est pas toi qui ferait ça hein". C'est elle, aussi, qui me hurlait de sortir de la cuisine et de pas traîner dans ses pattes quand je lui proposais mon aide, mais ça semblait lui échapper également.

Les filles me jaugeaient, me testaient, essayaient de savoir si elles me détestaient. Heureusement, elles étaient bien élevées, et leur père, en affaires avec le mien, avait dû leur ordonner de pas trop me malmener. Au final, on s'est bien marrées. On jouait dans le jardin et dans le garage quand il faisait trop chaud. Jusqu'au moment où l'aînée a dit "on remonte".

J'ai pas compris pourquoi on interrompait la récré, comme ça, d'un coup, mais je savais déjà à l'époque que les ados avaient ce côté girouette, impulsif. Alors j'ai suivi, espérant pécho une rasade de coca en plus (ce truc que j'adorais mais qui faisait dire à ma mère et à ma sœur aînée que "j'allais devenir grosse, à force, et avoir des dents pourries", pourtant elles continuaient à en acheter, le paradoxe semblant leur échapper.)

En fait, Fille #1 voulait voir le match. Fille #2, la sportive, a décidé qu'elle allait s'entraîner à frapper la balle à la cave, pour bien respecter son scrupuleux entraînement de championne, et m'a informé que je devais pas la perturber.
Alors je suis restée à regarder ce match tendu comme un string. J'ai découvert ce colosse nommé Chilavert, gardien de but invincible de la "petite" équipe du Paraguay. 
J'ai vu tous les adultes de la pièce se transformer en petits enfants, suspendus aux actions décisives, pendant la période de but en or. Ce match m'a semblé durer mille an, mais tout était passionnant. 

J'avais aussi un poster géant de Lizarazu torse nu dans ma chambre, que ma soeur aînée jugeait inapproprié mais qu'elle matait allégrement à chaque fois qu'elle me rendait visite.  J'avais un gros faible pour David Trézéguet et vaguement conscience qu'on était en famille très lointaine avec Emmanuel Petit. Mon neveu #1, né l'été d'avant, était le sosie de Fabien Barthez (ainsi que ma plus grande source de joie, quand j'avais l'occasion de le voir).

Ça commençait à faire pas mal d'éléments pour attiser ma curiosité et me faire ressentir le grand élan national qui a transporté tout le monde, ce mois de juillet là. 

Pour le quart contre l'Italie, j'étais claquemurée dans ma chambre chez mes parents, interdiction de sortir et de gêner les adultes. Je suivais le match en jouant à la gameboy et en m'emmerdant sévère, ne comprenant pas le génie stratégique des deux équipes et l'annihilation d'une défense de fer par une autre. Jusqu'aux tirs au but. 
N'importe quel enfant peut comprendre cet enjeu là. Le duel. La pression. Le silence qui se fait. Le tout ou rien en instantané.

Quand la barre a été touchée une dernière fois et la France qualifiée, les cris de mes parents ont retenti et j'ai été heureuse aussi, même si j'étais heureuse dans ma chambre, bannie. 

Mes parents, pour la demi-finale, m'ont larguée chez mes grands-parents, histoire que je ne sois vraiment pas dans leurs jambes, que je ne gâche pas la fête. 

Ils étaient pas sûrs de vouloir regarder le match. Je savais que Pépé en avait envie, mais Mémé commandait, et Mémé, du vivant de Pépé, elle était vachement moins rock&roll qu'après son décès. Du coup je l'ai jouée fine, en négociant pour moi - à qui elle pouvait rien refuser - de voir le match sur l'unique télé et offrir ça à mon grand-père. 

Ce match contre la Croatie était d'une violence sans nom. Le but de Suker, qui a calmé tout le monde et éteint la fête. L'expulsion de Blanc, ce trauma total. Jusqu'au burlesque : les deux buts de Thuram, un défenseur, dont un du mauvais pied. 

Les klaxons ont commencé à retentir dans notre petite ville. Mes grands-parents m'ont autorisé à brailler "On est en finale ! On est en finale !" avec le chœur des gens dans la rue et je me suis marrée comme jamais (la vie était régie selon beaucoup de règles non négociables chez mes grands-parents, et celle de ne pas se faire remarquer était la première, en lettres d'or, gravées sur du simili-marbre parce qu'un sous et un sous).

Paralysée par mes terreurs nocturnes, je ne pouvais pas dormir seule, c'est donc à côté de Pépé que je cherchais le sommeil, beaucoup trop éveillée pour ça, en riant avec lui en entendant les gens chanter. Il a fallu trois sommations de ma grand-mère pour qu'on se mette à chuchoter et que je finisse par trouver le sommeil. 

Pour la finale, ça a été de l'ordre d'un mariage question préparatifs. Tout le monde était déguisé, apprêté. C'était un carnaval. Pendant une semaine tout le monde était heureux, survolté. Je voyais les gens qui, d'habitude, me faisaient la tête et me rabrouaient sans cesse soudain sourire sans raison apparente. 

 On a commencé l'apéro très tôt, il y avait des salades, du pain, du fromage, je mangeais comme les grands, ce qui, pour la végétarienne que j'étais déjà depuis sept ans à l'époque, était rarissime. 

Plus les grands buvaient de la bière - il faisait très chaud - plus l'ambiance montait, tout le monde riait et oubliait les trois quatre gosses. J'étais en première ligne devant la télé, assise par terre, hypnotisée. 

Chaque but a été un tremblement de terre de joie. Un raz-de-marée de bonheur. Je n'avais vraiment au grand jamais connu ça. Le baromètre de ma vie allait de "tragédie" à "ferme ta gueule", alors ce petit échantillon d'autre chose m'a complètement éblouie.

Personne n'a pensé à me coucher. On m'a embarqué dans une voiture, confié un drapeau et on a fait le tour de la ville. Tout le monde était trop heureux, plus personne n'avait besoin de se défouler sur moi. On s'est couchés très très tard et le lendemain, le ravissement a continué. La montée des Champs, la visite à Chirac...

J'ai eu un bol monstre d'attraper le cheval à ce moment là, car l'Euro 2000 suivrait, puis ma découverte de Liverpool FC (mon groupe de coeur #youllneverwalkalone) puis mon amourachement d'un certain blondinet footeux qui a très mal vieilli. Bref, mon amour du foot m'a poursuivie jusqu'à mes 20 ans, où je n'ai plus eu la télé et où je n'avais pas les moyens de suivre les matchs au bar du coin.

Alors je me suis contentée des grands rendez-vous, qui tombaient pendant les vacances. Et voilà que 20 ans ont passé. 
Neveu #1 a désormais plus la coupe de Dugarry à l'époque que celle de Barthez. Zidane a fait ce qu'il a fait en finale puis s'est complètement calmé. Je fantasme toujours sur Lizarazu. 
J'ai eu un pincement au coeur en voyant Aimé Jacquet avant l'amical France-USA de samedi dernier, et j'ai déjà réglé mon réveil sur 5h du mat, samedi prochain, et payé un billet à 15 dollars sans le pourboires pour voir France - Australie. 

Ils ont pas intérêt de déconner, mon coeur de petite fille est en jeu.