mardi 16 avril 2019

’ANÁΓKH



Un soleil de feu est apparu dans la nuit alors que nous descendions la colline du Panthéon. Je mis de longs instants à comprendre d'où il venait, alors qu'il s'agissait à l'évidence de l'endroit où nous nous rendions.
Au moment où je compris qu'il s'agissait de la rosace enflammée, j'entendis que ma compagnonne me parlait.
– Hein ?
– T'entends les cloches ?
– C'est parce qu'il est 22h.
–  Mais non, c'est les autres églises qui sonnent pour Notre-Dame.

Je crois que je n'avais jamais entendu le glas. Même alors qu'il avait retenti si récemment. J'habitais trop loin de toute église, dans un quartier sommes toute sorti de terre récemment.

Victor avait bien décrit le Boulevard de l'hôpital dans ses Misérables si chers à mon cœur, mais le XIIIème n'existait pas quand Esméralda dansait. 

Il y avait un an et demi, environ, en ouvrant google maps dans un bar duquel je suis habituée et que j'allais bientôt quitter, incapable de retrouver ma route seule, non pas à cause du houblon, mais de mon sens de l'orientation implacablement handicapé, j'avais halluciné. Sous mes doigts, à l'endroit où la petite flèche m'indiquait que je me situais, était écrit : "Cour des miracles". 
La petite fille de 10 ans en moi avait écarquillé les yeux, évacué toute torpeur alcoolique et s'était précipitée dehors pour trouver quoi que ce soit qui puisse me prouver la véracité des dires de sieur Google. 
En contournant le bâtiment, j'avais bien trouvé une plaque. 
Sous mes pieds, la lie de la plèbe avait donc tenté de se réchauffer, il y a fort fort longtemps. Je me trouvais à l'endroit où mon imagination m'avait tant de fois mené. 
J'avais alors repensé à mes années Hugoliennes (si j'avais pu, j'aurais affiché des posters du vieux barbu dans ma chambre de préado, mais y en avait jamais en page centrale de StarClub). 
J'avais repensé à mon obsession de retrouver la fameuse inscription qui a inspiré ND à Victor. 

"Il y a quelques années qu’en visitant, ou, pour mieux dire, en furetant Notre-Dame, l’auteur de ce livre trouva, dans un recoin obscur de l’une des tours ce mot gravé à la main sur le mur :
 
’ANÁΓKH.
 
Ces majuscules grecques, noires de vétusté et assez profondément entaillées dans la pierre, je ne sais quels signes propres à la calligraphie gothique empreints dans leurs formes et dans leurs attitudes, comme pour révéler que c’était une main du moyen âge qui les avait écrites là, surtout le sens lugubre et fatal qu’elles renferment, frappèrent vivement l’auteur.
Il se demanda, il chercha à deviner quelle pouvait être l’âme en peine qui n’avait pas voulu quitter ce inonde sans laisser ce stigmate de crime ou de malheur au front de la vieille église.
Depuis, on a badigeonné ou gratté (je ne sais plus lequel) le mur, et l’inscription a disparu. Car c’est ainsi qu’on agit depuis tantôt deux cents ans avec les merveilleuses églises du moyen âge. Les mutilations leur viennent de toutes parts, du dedans comme du dehors. Le prêtre les badigeonne, l’architecte les gratte, puis le peuple survient, qui les démolit.
Ainsi, hormis le fragile souvenir que lui consacre ici l’auteur de ce livre, il ne reste plus rien aujourd’hui du mot mystérieux gravé dans la sombre tour de Notre-Dame, rien de la destinée inconnue qu’il résumait si mélancoliquement. L’homme qui a écrit ce mot sur ce mur s’est effacé, il y a plusieurs siècles, du milieu des générations, le mot s’est à son tour effacé du mur de l’église, l’église elle-même s’effacera bientôt peut-être de la terre.
C’est sur ce mot qu’on a fait ce livre."

J'avais l'âge de Gavroche et l'envie d'envahir Paris. De me faire la malle le plus tôt possible du domicile familial et, au pire, je me serais réfugiée dans la grande église, en demandant ce bon vieux droit d'asile.
Oui, facile.

Mes plans de fugue avaient été estompés par Mémé-la-Sainte, qui m'avait assise sur le banc du jardin et expliqué en quoi c'était une mauvaise idée, de partir rebâtir ma vie, seule, à 10-11 ans. 
Je lui avais promis alors que j'attendrais d'en avoir quatorze.
Elle avait ri et a hoché la tête, puis elle était allée préparer le goûter.

Mon amie et moi approchions du soleil de feu en n'osant regarder les informations sur nos téléphones intelligents. Les yeux comme attachés au point lumineux, à l'horizon. 
Bientôt, il y allait avoir du monde, beaucoup du monde, mais aussi des chiens, beaucoup de chiens.

Je n'avais jamais vu de bâtiment brûler. Les seuls feux que j'avais connus étaient ceux de la Saint-Jean, dans mon bourg natal. On m'avait souvent promis qu'on allait m'y jeter, d'ailleurs. Mais je n'y croyais pas trop, il y avait toujours Pépé aux feux de la Saint-Jean, et Pépé n'aurait jamais laissé faire ça. 
Et puis un jour, Pépé est mort. Je n'avais plus 14 ans depuis 2 ans, et j'avais lu Les Misérables à 12. 
Je m'ennuyais fermement, jusqu'à vouloir fuguer plus dramatiquement. Plus éternellement.
Mais la libération n'était plus que dans un an, alors j'ai attendu mes 17 printemps, et j'ai apprivoisé Paris dès les 19 venus. 

Je n'ai jamais trouvé l'inscription. Je savais fort bien que même Victor avait dit qu'elle n'existait plus, ou qu'il ne s'en souvenait plus, ou bien qu'il avait trop bu. Mais j'étais persuadée que, moi, j'allais la trouver. Que le grand homme avait menti pour décourager les badauds, mais que si j'y croyais assez, à force de persévérance, moi, je la retrouverai. 
Je n'ai jamais trouvé l'inscription.

Nous fûmes bientôt quai de Montebello, où le calme était si respectueux qu'on se demandait bien si nous étions toujours à Paris. Et puis quelques trottinettes filèrent en nous frôlant et nous comprîmes  que oui. 

Nous nous frayâmes un chemin tant bien que mal hors de la foule, au son d'un Ave Maria d'outre-tombe qui me rappela mes souvenirs imaginaires sur le Titanic - tous nourris au feu de ce que me racontait Pépé au sujet de ce paquebot, notre passion commune, qui avait coulé la nuit d'un 15 avril. Le Titanic coulait au son des parisiens chrétiens qui chantaient fort harmonieusement. 

On ne pouvait approcher plus, mais bientôt, nous vîmes un banc sur lequel nous percher. De là-haut, nous aperçûmes les casques briller sous le soleil de feu. Les jets des pompiers imiter les arches d'une façon plus vraie qu'architecture. Des poutres vaciller. Quelques cendres s'écrouler dans l'eau, à travers le ciel bleu nuit. 
Dans l'eau.

Comment une île peut-elle brûler ? Surtout la Cité, entourée de ma Seine. Et dans ma Seine eh bien, je dois vous avouer qu'il y a les deux : Pépé et Mémé. En cendres, bien sûr, on a fait les choses dans l'ordre. Mais c'est vrai que dès que vague-à-l'âme, il y a, c'est en l'île que je me rends. Je regarde passer la Seine et je pense à eux, les seules deux personnes à m'avoir jamais aimé inconditionnellement. 

Les vertiges me prirent, depuis mon perchoir. Il était temps de rebrousser chemin, mais plus nous nous éloignions, meilleure était notre vue. La fascination, (morbide ?), était telle qu'entre deux blagues pour nous rassurer, nous étions figées. Un peu comme dans cette scène de fin au son de Where is my mind? 
Nous nous arrêtions très souvent, pour voir un prêtre semblant perdu, des policiers très calmes, des papillons de nuit et puis des chauve-souris, ces "hirondelles de la nuit" (copyright @Meor). 

Quand Pont Marie fut sous nos pieds, nous mîmes un certain temps à nous séparer. Les journalistes japonais accompagnaient en bruit de fond nos aux revoir imprécis, entrecoupés de regards hébétés vers l'obscurité enflammée. 
La lune n'osait se montrer, cachée derrière les fumées de cuivre et de plomb. Derrière les signatures des charpentiers des siècles passés, montés jusqu'à elle.

Alors, je dis à mon amie que j'avais été contente de vivre ce soir en sa compagnie. Pas seule. Pas isolée dans la foule. 
Et puis, je restai. 

Je bougeais, mais je restais. Je filmai les chants, d'autres chants, et puis bientôt, sans trop prêter attention, je fus sur l'île Saint-Louis. Là-bas, la clameur montait tandis que les casques revenaient. 
Je zigzaguai entre les tuyaux gros comme ma cuisse qui balafraient le pavé dans cette première nuit de redoux, parsemée de gens vieux priant à genoux.

Engouffrée dans la ligne 7, je frissonnai enfin, me demandant comment j'allais bien pouvoir expliquer tout cela au chat. 

mardi 9 avril 2019

The first of the gang to die



C'est extrêmement difficile pour moi de me lever le matin, depuis quelques semaines. 
Dormir est mon activité préférée, les rêves surpassent toujours ma réalité et aucun argument n'est assez solide pour contrecarrer la proposition rituelle de mon cerveau : "On se rendort ?"

Pour l'instant, ça ne se voit pas trop socialement. Je n'ai rien manqué d'important jusqu'ici, et le fait de bosser en indé aide pas mal. 
Lundi, c'est avec une immense difficulté que je me suis extirpée de mon lit pour me préparer péniblement à affronter le dehors. Je n'y suis parvenue qu'à 10h30.

J'avais sorti une robe, avec décolleté, je m'étais maquillée, bref : j'avais enfilé mon armure contre les étrangers que j'allais croiser. Mon déguisement de fille normale.

Il faisait beau, et je tentais de repousser les idées noires comme mes thérapeutes peinent à m'apprendre à le faire depuis 2 ans. 
J'ai réussi tant bien que mal à continuer ma route, en me focalisant sur ce qui me faisait sourire.
Des corbeaux, des nouvelles œuvres de street-art, des arbres en fleur.

Arrivée dans la dernière ligne droite, je suis arrêtée par un feu rouge piéton, et mon attention est attirée par un tumulte sur ma gauche.
Un mendiant est en train d'hurler sur une femme qui a refusé qu'il la touche et s'est détournée avant de partir traverser plus loin. Le mendiant prend à parti une vieille femme qui se trouve entre lui et moi et lui tient à peu près ce langage : 
"Elle se prend pour qui ? Ils sont tous comme ça ces gens là de toute façon. Toujours à te prendre de haut."
Jusqu'ici, rien que de très commun à Paris, je reste à ma place, je guette le feu. C'est alors que la situation vacille. 
La vieille dame répond au mendiant, et j'ai très peur de la litanie réac d'une bourgeoise d'extrême droite, mais tout est parti dans une direction franchement surprenante :
– Oui, vous avez raison. 
– Toujours à faire genre ils nous voient pas, toujours à nous ignorer, tous pareils...
– Je vais vous dire moi, comme ils s'appellent ces gens, ce sont des bipolaires !
– Exactement ! Et ils se servent de ça pour faire genre ils sont au dessus de nous !

J'ai eu ce moment de "gloups" digne d'un personnage de BD, ne sachant si je devais rire, me rouler par terre et faire une scène ou pleurer. Je me suis souvenue que je n'avais qu'une rue à traverser pour atteindre mon bureau et que vu mes capacités cognitives, en ce moment, je ne risquais pas d'être d'une éloquence folle si je me lançais dans un discours d'indignation. Je suis donc restée con. Les bras ballants, mais l'air assez furieux pour que le mendiant, en plongeant son regard dans le mien, sente qu'il fallait pas trop qu'il s'approche. 
Je me suis rassurée en me disant que la vioque n'en aurait plus pour trop longtemps. Vingt ans max. Comme la plupart des gros cons incurables de ce pays.

C'est toute tourneboulée que j'ai commencé à comprendre que je venais de subir ma première stigmatisation indirecte et publique liée aux maladies mentales. Je n'ai compris ni d'où ça sortait, ni pourquoi, ni le rapport. J'ai juste vu que deux personnes de classes sociales opposées s'étaient accordées sur le fait qu'on était des nuisibles, et que c'était pas grave de le crier haut et fort.

Le bon côté des choses, c'est que j'ai ressenti un élan d'empathie pure vers mes amis bipolaires. Je ne le suis pas, mais mon trouble de la personnalité est assez proche au niveau des symptômes pour que me les représente comme des cousins sur ma mappemonde des maux invisibles. 

J'en profite pour vous glisser un lien très important (mais anglophone, so sorry) vers un article qui est le meilleur que j'ai pu lire à ce jour sur le fait de vivre en étant suicidaire, ce qu'on traverse, comment on grandit avec cela et le fait que nous même, on n'est pas trop sûrs de comment ça va finir, même si on a une idée... 

En tout cas, ne pas utiliser nos maladies comme une insulte serait un bon début. J'imagine mal la vioque pointer du doigt un chauve et le traiter de "sale cancéreux". Donc si vous pouviez surveiller votre langage et ne pas employer le champ lexical des maladies mentales à mauvais escient et/ou pour dénigrer quelqu'un, ce serait déjà un grand soulagement pour tous ceux qui bataillent en silence, et qui sont partout, tout autour de vous, même si vous ne le savez certainement pas. 

mercredi 3 avril 2019

Waiting softly to pass on




J'ai souvent recours à la sortie de secours que représente la phrase "Je t'en pose, moi, des questions ?", qui me sied comme un gant, car, bien sûr, j'en pose des tonnes des questions. Je pense que c'est ce qui fait que j'ai des amis, en partie, c'est que je suis vraiment curieuse de plein de choses et que j'apprends à connaître les gens en profondeur. Mais alors pourquoi je n'accepte pas si facilement la pareille ? 
Pourquoi est-ce que je perds pied quand on me pose des questions ? Quand on m'interroge ? 
Pourquoi est-ce que je me sens obligée de faire rire comme si je voulais compenser le fait que l'assistance ait été contrainte de m'écouter un moment ? 

Bref, il se trouve qu'en cette période festative, j'ai reçu pas mal de question, dont celle, naturelle dans la conversation, de ma nouvelle coloc, qui demandait devant tous mes potes, "Et toi Johnson, t'as quelqu'un dans ta vie ?"

Ne pouvant, en toute conscience, envoyer chier ma coloc toute neuve d'un "Je t'en pose, moi, des questions ?", j'ai fait genre, elle s'adressait à ma voisine de droite, qui a le bon goût de s'appeler Colson (ou presque), sauf que Colson était pompette ascendant joyeuse et n'a pas compris que je tentais de glisser toute ma misère sentimentale sous le tapis angora de sa présence.

J'ai donc dû répondre un gloubiboulga fort peu intelligible à base de :
"roh non bon mais enfin tant mieux parce que ça spass mal en général oui enfin passif pas glorieux enfin ça pique donc bon non et pis je rencontre personne ça aide pas voilà."

Vous ai-je déjà dit que j'étais d'une éloquence folle en face à face ? Un mélange de François Bayrou et de Muriel Pénicaud.

Je traverse une crise de foi de mon hétérosexualité depuis MeToo. C'est à dire qu'être seule apparaît comme une meilleure option que 95% des mecs disponibles (les rares mecs bien étant les premiers à partir, et c'est bien normal), mais que je reste hétéro, indécrottablement, et que parfois je me sens seule, d'une solitude que seul un mec peut combler - et je parle même pas de sexe.

Mon dernier plan cul régulier qu'on appellera Jean-Redflag, revient à la charge tous les trois mois, le dernier garçon avec qui je me voyais un avenir, m'envoie les messages les plus neutres du monde tous les six mois, pour garder ce lien qu'on a jamais eu l'occasion de nouer (vu qu'il est déjà fermement en main par ailleurs), ce à quoi je réponds un message tout aussi neutre, comme si on avait la liaison la plus Suisse du monde. 

Pour autant, si je me remettais officiellement sur le marché, que se passerait-il ? 
Déjà, je ferais chou-blanc IRL, car il n'y a pas un mec hétéro dispo à la ronde, pas même un connard, un affreux ou un pétainiste. Je vivote dans un milieu principalement peuplé d'amazones et de gays dans lequel flottent 2-3 papas assexués.
Mes amies ne m'ont jamais présenté de garçon, je pense pour protéger les dits garçons de moi. 
Je n'ai aucune activité hors du boulot, je ne fais ni sport, ni macramé, et je ne parle pas aux gens dans le métro, car je suis parisienne depuis dix ans. 

Enfin, il est hors de question que je refoute un orteil sur les sites de rencontres qui ne m'ont jamais rien apporté d'autre que de l'embarras a minima et du trauma a maxima. 

Alors autant rester dans ma grotte où, au moins, j'ai l'impression que ma solitude est un choix. 
Parce que je n'aime pas les questions, y compris quand il s'agit de me les poser à moi-même.

samedi 23 mars 2019

When you plug it in, will you dig the dirt



C'est un tournant toujours difficile de l'année. Mars est un de mes mois préférés, c'est souvent un tourbillon météorologique qui reflète parfaitement le bordel dans ma tête. Mais Mars est aussi plein de rendez-vous inamovibles qui sont source de stress. 

Je me sens toujours plus seule en mars. Peut-être est-ce que ça a un rapport avec le fait que, pendant des années, ma mère m'appelait pour savoir "à quelle date, exactement, j'étais née" ?
Peut-être parce que tous les ans, je tente quelque chose pour "célébrer" cette date et que ça rate. C'est jamais assez "petit". Je ne vois jamais les choses en pas-assez-grand. 

Bref, aujourd'hui, je me suis forcée à sortir de chez moi, car je savais que le tunnel de boulot dans lequel je m'étais enfoncée sans plus adresser la parole à personne (free-lance, baby), était dangereuse vu mon état mental actuel. 
La température était bonne et il n'y avait pas trop de soleil, parfait.
Je suis allée m'acheter un café géant et j'ai commencé à sonner les amis. Personne n'était dispo. Mais, rien d'étonnant, c'est très rare quand nos planètes s'alignent.

J'ai décidé d'explorer un coin de mon quartier que je ne visais que peu, par misanthropie, car trop plein de touristes, mais la saison n'est pas encore haute, alors je me suis enfoncée dans les dédales de pavés sans savoir vraiment ce que je cherchais.

Avec mon café dégueu à la main, j'avais une impression de vacances. 

Je suis tombée sur une succession de choses passionnantes - ce genre de choses devant lesquelles des gens peuvent passer très vite mais qui accrochent l'oeil et l'âme quand on est dans le bon état d'esprit. 

Et j'ai fini par m'aventurer par une porte ouverte, dans un jardin. Dedans, il y avait des tables et des chaises, des WC publics (c'est extrêmement important les WC publics, moi présidente, y en aurait partout), des oeuvres d'art, des grandszarbres, des curiosités, une médiathèque et... une expo Tomi Ungerer, dont je ne connaissais que l'oeuvre destinée à la jeunesse.

Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir un bonhomme follement attachant (ils passent un doc d'Arté le présentant chez lui, en Irlande) et une oeuvre bien plus dark que je ne l'aurais cru. 

Si, de prime abord, ce qui m'a frappé, c'est la joliesse de la personne qui surveillait l'expo, j'ai ensuite beaucoup souri devant les oeuvres. Une sorte de lien s'est immédiatement créé dans mon esprit, et mon empathie s'est réveillée.

Tous les possibles étaient réunis pour que j'ai un choc artistique, et il fut un peu tout autre, quand je me suis plantée devant ce dessin (intitulé En attendant) : 


C'est le choc du passé qui m'a saisi. D'un été, il y a vingt ans, en Europe centrale.  
Je crois que ce trauma est parmi mes favoris.
Imaginez donc : une petite fille dont la mère tient absolument à lui plaquer la main sur les yeux tandis que la fille déambule dans un camp de concentration. De temps en temps la main se soulève, elle glisse ou est retirée et la petite fille prend des polaroïds avec ses yeux.
De cela, il me reste pèle-mêle : un abat-jour en peau humaine, une table d'opération, des corps décharnés accrochés à des barbelés, de morceaux de savon. Finalement, je ne sais pas très bien ce que je n'y ai pas vu. 
Imaginez maintenant, cette même petite fille s'enfoncer dans un sous-sol, suivre les flèches par terre - car elle n'a pas le droit de lever les yeux - et s'enfoncer toujours plus loin. Jusqu'à ce que les panneaux explicatifs se fassent plus rares, soit tournés dans la mauvaise direction, que la peinture s'écaille, au fur à mesure, et que les flèches, sur le sol, seul guide de la petite fille, s'effacent de plus en plus. 
Imaginez une dernière fois, la petite fille qui se retourne et qui découvre que sa mère n'est plus là. 
Qu'elle est seule, dans la semi-obscurité, perdue, dans une cave de Mauthausen.

Je ne crois pas aux fantômes, mais fermement à ce qu'on appelle "la mémoire des murs". Ce que j'y ai vécu ne me quittera jamais.

Alors paye ton syndrome de l'abandon, oui. 
Bref, dans cette salle jolie du centre culturel irlandais, en plein cinquième arrondissement de Paris, par une fort jolie journée de Printemps, devant cette oeuvre de Tomi Ungerer, j'ai été transportée, seule, petite, dans les caves de Mauthausen. 

C'était un fort beau samedi (je suis née un samedi), le dernier avant mes 31 ans. Le dernier d'une année qui a été riche, et pauvre, et tragique, et magnifique tour à tour. 

C'est un petit miracle que j'ai survécu jusqu'ici, je le sais. Ma solitude est sans doute plus forte que jamais. J'ignore combien de temps, encore, je tiendrai. Le temps de vivre quelques jolies journées, encore, j'espère.