mercredi 16 octobre 2019

Black Tie White Noise




Assise dans l'estafette des CRS, alors qu'ils se passaient des mitraillettes sous mon nez, sous-estimant donc grandement le fait que j'aurais pu la chopper en deux mouvements et par là même prouvant qu'ils sont moyens formés tout de même, j'ai pu profiter du moelleux des sièges financés par mes impôts. 

Il fallait bien que ça arrive, me dis-je, alors qu'on me fait décliner mon identité et que je sers mon meilleur stand up à toute la horde de robocops qui m'entourent. Non pas parce que je viens de faire une action illégale, et que j'en fais quand même des tas depuis le début de mon militantimsm, mais parce que je me demandais quand, exactement, on allait me dire symboliquement "aller, ferme ta bouche et rentre à ta maison, femme".

C'est à peu près dans ces termes, d'ailleurs, que m'a invectivée le CRS qui venait de m'empoigner moi et ma casserole - destinée à faire du bruit pour "réveiller" notre cher président et attirer son attention sur les chiffres terribles des femmes mortes en France des mains de leurs compagnons ou exs - il m'a regardé avec de la rage dans les yeux et a craché "Les casseroles, ça reste dans la cuisine". On sentait que tout son corps se retenait d'ajouter : "Et les femmes aussi". 
Alors que je soutenais son regard, pas totalement inconsciente du danger mais carrément habituée à l'auto-destruction, j'ai senti qu'il était à deux doigts de me mordre. C'est alors que ses collègues l'ont forcé à partir et s'éloigner de la situation. 
M'est avis que le monsieur n'en est pas à sa première bavure. 

Donc me voilà dans l'estafette, à demander des nouvelles de ma casserole, à déclarer que c'est bien bête qu'on me l'ait confisquée, parce qu'on aurait pu conclure cette charmante soirée par une bonne bouffe eux et moi, et à tenter de m'inviter à manger chez le chef de la troupe, tentant de garder haut les cœurs des pioupious autour de moi qui étaient là à leur première action, certains à peine majeurs. 

Je suis pas bien plus vieille qu'eux question militantisme, mais je sens bien que ce soir, mon rôle, c'est de maintenir le calme et d'éviter que ça se passe trop mal. Parce que mon intuition me dit qu'on est pas sortis le cul des ronces.

Un des policiers m'avait dit de me dépêcher à sortir ma carte d'identité, que sinon c'était quatre heures au poste et que ni eux ni nous n'avaient envie de ça. Je me suis exécutée puis je me suis avancée vers une femme qui m'a fouillée et m'a demandé "Et dans vos poches ?" 
"Oh, bah, vous savez sur les vêtements féminins, y a jamais de poches..."
"Oh la la m'en parlez pas..."
Et d'un coup d'un seul on était deux femmes en connivence, même si elle avait un peu droit de vie et de mort sur moi à cet instant là.

Les journalistes gravitaient toujours autour de nous, mais tout était flou, à ce moment-là, je croyais que le mec disait vrai, qu'ils allaient pas nous embarquer pour "avoir fait du bruit dans la rue". Et puis, quand je suis sortie du fourgon et qu'on m'a parquée avec interdiction de sortir mon téléphone, j'ai senti le vent tourner.

Les blagues, plus ou moins drôles, fusaient. Je n'avais pas vraiment peur, j'étais profondément amusée de l'absurdité de la situation : avoir quasi 2 crs par militants, voir une étudiante en journalisme enfermée avec nous alors que son équipière n'avait pas été inquiétée. 

Le chef m'a aussi fait parler de pourquoi on était là, sans pouvoir dire qu'on avait raison, il a tout de même dit que nos motifs étaient compréhensibles. Alors pourquoi s'en prendre à nous, 16 meufs, avec acharnement (car la soirée, qui avait débuté avec l'action à 21h45, s'est terminée à 2h du mat')

Quand on a appris qu'on allait être embarquées, les choses se sont transformées : on s'est concentrées sur les infos à retenir quand on est en garde à vue, on s'est écrit des numéros d'avocat sur les mains et on a récupéré bien sagement nos papiers.

Le voyage dans ce bus en plastique, aux vieux relans d'urine de gilets jaunes enfermés là avant nous, s'est fait cahin-caha jusqu'au comico du 17e où on nous a arrêté sans mot dire pendant un long moment, dans le noir. 
Entre chants militants, prises de selfies et interview données à la presse, le temps est passé plutôt vite au départ, jusqu'à ce que certaines d'entre nous éprouvent les premiers signes de faiblesse.

Quand on a signalé que certaines avaient des tampons à retirer ou des éco cups à retirer, nos gardiens ont vite laissé leur place à "une meuf" parce que, voyez, les règles toussa... elle nous a distribué des serviettes hygiéniques puis s'est cassée. Nous étions à nouveau seuls pour une demi heure, nous demandant s'ils s'attendaient vraiment à ce qu'on se changent les unes devant les autres, sans moyen de se laver les mains ? 

Puis on a insisté fort fort pour aller aux toilettes chacune notre tour, jusqu'à rendre fou notre préposé pipi-room. 

Finalement, 3h30 après, je suis passée 25 secondes devant une dame qui m'a remis une convocation pour une audition libre sans garde à vue, le mois prochain. Tout ça pour ça. 

Ce que je retiens ? Que quelqu'un a forcément donné l'ordre de faire de nous un exemple, de saper notre moral pour qu'on ne récidive pas. 
Que beaucoup de moyens (énormément, même) sont mis à dispo de la protection d'un seul type dans son château (peut-être qu'il regrette d'avoir demandé aux foules de "venir le chercher") quand il y en a zéro pour prendre les plaintes (souvenirs de cette après-midi d'été passée à attendre mon tour dans un préfabriqué pour porter plainte pour agression devant un homme dubitatif qui a tout mis sur le compte de l'alcool). 
Qu'au nom de l'état d'urgence, on peut être embarqués quatre heures et se voir priver de tous droits, parce qu'on a usé de son droit de manifester.  
Qu'à seize (quinze meufs et un mec)(et une casserole), on s'est sacrément serré les coudes, que cette épopée intergénérationnelle m'a appris énormément, a donné la rage de continuer aux plus jeunes et celle de crier un peu plus fort, encore, à toutes.

Alors RIP petite casserole, ta disparition n'était pas en vain. Peut-être seras-tu adoptée par un policier, peut-être seras-tu récupérée par quelqu'un dans le besoin. J'espère que ta seconde vie sera paisible, loin de moi. 

jeudi 10 octobre 2019

I wish you'd swallow all your lingering doubts




Je pensais pouvoir commencer à chiller dans mon nouvel appart si durement acquis quand, tout à coup, le ciel s'est assombri.
Alors l'apocalypse ne m'aurait pas plus surprise que ça, vu les événements mondiaux actuels, mais quand même, il était 10h du mat' et aucune éclipse n'était annoncée.
Bon, un lever de tête plus tard et je me rendais compte qu'un carton venait de boucher le puits de lumière de ma salle de bains exposée plein sud.
Je me suis alors dit que ça devait avoir un rapport avec l'échelle qui venait d'apparaître devant ma fenêtre et qui était assez judicieusement placée pour que les ouvriers puissent me voir dans la douche par les 10 cm de fenêtre non obstrués par un floutage.
J'ai alors ouvert la dite fenêtre et découvert Jean-Barbe et Jean-Con, Jean-Barbe avait l'air d'être le chef, donc je lui ai parlé, lui demandant courtoisement quel était le fuck tandis que Jean-Con tenait, en arrière-plan, plus ou moins ce langage : "gnégnégnégnégnégné t'as qu'à allumer la lumière si t'es pas contente".

En gros, le nouveau mec du syndic (que je paie donc avec mes deniers de proprio), était passé le vendredi d'avant pour les autoriser à grimper sur MON toit et danser dessus pendant trois semaines.
J'ai refermé la fenêtre et appelé Jean-Syndic à qui j'ai laissé un message rouge sang, avant d'aller vaquer.

En gros, quand il m'a rappelé, il a confirmé que ce serait Johnson-journée-techno pendant les trois semaines à venir mais qu'il allait veiller à ce qu'aucun dégât ne soit fait. J'ESPERE BIEN JE TE PAYE POUR CA, JEANNOT.

C'est ainsi que depuis, mon gros chat passe ses jours le cucul sur le carrelage, le museau en l'air à se demander quelles sont ces grosses souris qui galopent sur notre toit. (J'ai beau lui expliquer, tant qu'elle a pas les visuels, elle me croit pas).

Bref, j'étais déjà de méchante humeur et puis là je me suis aperçue que j'avais plus mon porte-monnaie. Tout d'un coup, ça a fait tilt, j'étais rentrée éméchée la veille et un type inconnu m'avait ajoutée sur FB. J'avais décliné l'invitation en grommelant "mort au patriarcat" et en m'endormant bouche ouverte.

Vite fait bien fait, je le recontacte et bingo : il avait retrouvé mon porte-monnaie. Fort heureusement, ma CB y était toujours car j'avais choisi le moment où les fonds pour le paiement des travaux étaient sur mon compte courant pour faire ma connerie.

Je rentre chez moi en me jurant qu'on ne m'y reprendra plus et je me fais de la purée (si, c'est important pour que vous compreniez à quel point je suis un chat noir).
Je mâchonne en regardant un peu dans le vide tout en écoutant France Info et ses joyeusetés quand tout à coup CRACK.

La purée était devenue dure et carrée.

Ou alors ma couronne venait de tomber.
Pas ma couronne de princesse, mais celle qui m'avait fait un mal de chien quand on me l'avait posée, en 2010, genre plus mal encore que mon opération des deux pieds en 2006.
(Oui, tu sauras tout, petit lecteur)

Dans ma tête, c'était "FUUUUUUUUUCK", mais j'ai quand même mis la dent dans un tupperware et la purée dans une petite boîte (ou l'inverse) avant de parcourir Doctolib à la recherche de qui serait ma sauveuse.

Miracle des miracles, je trouve un rendez-vous pour plus tard dans l'aprem dans le 5e arrondissement, ce qui est pas trop trop loin et pas trop trop tard, donc je me dis que ma chance a tourné comme du lait qu'on aurait laissé sur le rebord d'une fenêtre en plein soleil de midi.

Je m'autorise une petite sieste où je grogne et rumine puis je me mets en route, sous une pluie torrentielle, vers le cabinet.

Une fois sur place, quand la porte s'ouvre, c'est le 9e cercle des enfers. Les assistantes dentaires courent dans tous les sens les bras en l'air, la salle d'attente est pleine de kékés en plein manspreading, l'un d'eux finit par me laisser sa place et on m'annonce que les fusibles ont sauté.
Ah.
Que se passe-t-il dans ce cas là ? On répare les dents à la faucille et au marteau ?
On vient m'informer qu'on pourra peut-être pas me prendre, et je repense à mon optimisme, au lait tourné et à toussa pendant 50 longues minutes.

Au final, on me reçoit, et on m'annonce que le chantier dans ma bouche va me coûter à peu près autant que celui de mon chez-moi ce à quoi j'ai envie de répondre "Yeah, no surprises".

Bref, c'est pas parce qu'il y a eu une accalmie que j'ai perdu ma guigne. 

samedi 5 octobre 2019

And we keep loving anyway




Les cartons vides viennent de partir dans les bras d'un jeune couple. Molly ne leur a presque pas grogné après. Ca marque la fin de mon déménagement, même si j'ai toujours du mal à réaliser. 

Il faut que je réfléchisse dans quelle rue tourner, depuis une semaine, pour rentrer. J'ai un moment de stress au moment d'entrer le digicode. Je n'ai pas encore repéré où étaient toutes les poubelles et quels jours passaient les éboueurs. Je me bagarre quotidiennement avec la serrure de la boîte aux lettres.

Mais les livres sont sortis de leurs carcans et tout a trouvé sa place, si bien que ce matin, à genoux devant une table basse défoncée, j'ai commencé à peindre des lettres. Pour l'instant je n'avais la place pour faire sécher que "FEMMES VICTIMES DE" alors je suis partie à la recherche d'épingles à linge pour pouvoir compléter "VIOLENCES : ON VOUS CROIT" avant d'aller l'apporter à notre nouveau QG. 

Je me suis octroyé le petit kiff d'aller coller en face de mon boulot, sur un rond point très fréquenté. Courir sur les pavés déformés entre deux feux à la lumière des réverbères a été une délivrance.
Dimanche dernier, alors que le camion de déménagement tournait quasi sur deux roues sur cette même place, j'ai senti un appel d'air sur ma droite : si ma pote n'avait pas mis sa ceinture, elle aurait peut-être roulé sur la chaussée, si elle avait tenu mon chat dans ses bras, je n'en aurais plus. 

C'est pour ça, et parce que le déménageur que j'ai engagé a provoqué un dégât des eaux dans l'appart dont je partais, que j'ai fini le déménagement à tenter de contrôler une crise d'angoisse qui montait inexorablement.

Je n'en avais plus eu de telle depuis des mois. 

Entre la réorganisation du mouvement, le déballage des cartons, les états des lieux, les dons d'objets et le boulot, je n'ai pas vu la semaine passer. J'ai couru d'un endroit à l'autre, d'une cause à l'autre, que ce soit celle de ma gueule ou d'autres moins égocentrées. 

J'ai vissé mon plus fake smile devant ma boss pour éviter qu'elle trouve quoi que ce soit à redire au fait que je ne vienne plus aussi souvent. Pour autant, je n'ai plus la motivation d'avant concernant ce job qui a tant compté. 
Un jour viendra où la culpabilité d'être à 90% de mes capacités au lieu des 120 habituels prendra le dessus, mais ce n'est pas le moment, pas quand j'ai 20 ans de dette à rembourser et du matos à payer pour aller retapisser les rues et espérer faire frémir les choses. 

Bouger autant m'empêche de réfléchir trop, notamment au fait que j'ai 31 ans, accompli à peu près tout ce que je rêvais d'accomplir dans ma vie, et que je n'ai pas la moindre idée de quoi faire, de quoi vivre ensuite.





mercredi 2 octobre 2019

Pretty eyed, pirate smile




Maintenant que je suis une féministe de la rue (you can call me "Jean-Luc"), je passe sacrément de temps dans les magasins de bricolage. Ca aussi, c'était un endroit où j'aurais pas eu idée de traîner. Où je suis allée à pas de loup, sans avoir les réf, en me faisant bousculer par des gros bras et des petites vieilles aussi perdues que moi. 

Et puis j'ai fini par prendre mes marques. A savoir quelle marque de peinture glisse mieux sur une feuille A4 et fait les lettres qu'on voit le plus loin. Quel pinceau est végan (chut). Quelle colle pour papier peint fait moins de grumeaux. 
Et puis, l'autre jour, j'ai tellement pris la conf, que je suis carrément allée avertir un vendeur qu'ils étaient bientôt à cours de peinture noire (et c'est pas avec du "corail" ou du "satin ajouré" qu'on va peinturer nos slogans) et qu'on allait lui en acheter plein dans les jours à venir.

C'était un risque. Parce qu'il allait forcément me demander pourquoi. Et qu'il allait falloir que je m'explique, sur mon activité. Activité illégale. BREF, c'était pas tant ça le problème que le décompte qui s'est formé dans ma tête quand j'ai expliqué qu'on était une "asso" (alors que bon, pas du tout officiellement), et ça faisait genre "3... 2... 1... MANSPLAINING". Ca n'a pas loupé, il m'a dit qu'on ferait mieux d'aider les vivantes, et qu'on s'y prenait mal, et que... Il a dû voir que j'écoutais plus trop et que mon regard s'était étrangement fixé sur les abattants à chiotte depuis le début de sa litanie, parce qu'il a fini par comprendre que c'était pas cool, ce discours, alors il en a changé et m'a expliqué que dans "son pays" ils avaient un encore plus gros problème de violences faites aux femmes, et que les victimes de viol étaient systématiquement accusées de l'avoir cherché, et qu'on différenciait femmes et femmes et que l'omerta régnait. J'ai été hyper surprise, j'avais des a priori, des préjugés même sur le fait de parler à un homme mûr dans un pré carré de menly men et voilà que j'échangeais à coeur ouvert sur le féminimsm avec le dit homme (même s'il avait fallu dépasser la case "paternalisme"), il m'a même proposé de récupérer les produits abîmés qui pourraient servir, et c'est le coeur léger et le seau à colle au vent que je me suis dirigée vers notre nouveau Q.G.

Une ambiance de vieilles routardes commence à s'immiscer, entre celles qui ont connu les premières heures de cette action phénomène, l'ancien Q.G, les questions qui fâchent et celles qui unissent et les nouvelles qui débarquent fraîches comme la rosée malgré les injonctions à "arrêter d'envoyer 12 000 messages sur les groupes de conversation bordeldecul". 

Former la relève, c'est du boulot, mais c'est extrêmement motivant aussi. On se dit que notre boulot a touché des gens, a inspiré et que si on flanche, tout ne s'arrêtera pas. 

Parce que j'ai paniqué, quand on m'a annoncé que le semblant d'orga qu'on avait toujours connu (toujours ici se résume à un mois, mais le militantisme, c'est du temps long) volait en éclat et qu'il fallait tout reconstruire (ce qui n'est pas vraiment vrai, pas "tout", la base est là, la base est forte, le concept est simple, efficace, et le problème terriblement actuel). 

C'est déstabilisant que cette petite routine me fasse tant de bien. Que je me sente vide si je ne pose pas mon cul régulièrement dans la crasse pour peindre des lettres épelant des exactions commises sur mes semblables, dans mon pays, dans mon présent. 
C'est dur à gérer, comme émotion, mais c'est toujours mieux que de regarder le vide en scrollant sur les internets, les larmes aux yeux. 

On ne pleure plus, on agit. On ne perd pas de temps en parlotte : on écrit, on peint, on colle et on recommence. 

Alors oui, tout n'est pas parfait, mais, pour une fois dans ma vie d'éternelle pessimiste, je retiens surtout la bienveillance des gens, et leur éveil aux problématiques qu'on soulève. 
On n'a aucun laurier sur lesquels se reposer, mais, en même temps, il n'est plus question de fermer les yeux, et encore moins de dormir. 


lundi 16 septembre 2019

I fought the law

[Chat féliniste pas content]

Mon tote-bag tête de mort a beau être rigolo, parfois il est très premier degré. 
C'est pour ça qu'il se retrouve plein de traces de colle séchée (qu'on dirait autre chose, mais j'ai arrêté les hommes donc bon). 
A Lisbonne, je me prends à rêvasser devant des murs vides qui n'attendent qu'un coup de brosse de mes mains agiles pour que je le recouvre de messages anti-féminicides.

Mais bon, les copines sont pas là, et l'attirail passait pas à la sécu d'Orly, alors je me contente de participer à la lutte sur whatsapp (I KNOW c'est pas sécurisé, lâchez moi les ovaires).

J'étais assez chonchon de partir en vacances au milieu de nos vagues d'action qui prennent place pendant tout le grenelle de Marlène S. mais les billets étaient pris avant que je ne me mette à parcourir les rues pour y réclamer notre place. 

Juste avant de mettre les voiles, je voyais aussi pour la dernière fois ma psychiatre, qui m'a déclarée sortie de la zone d'état d'urgence mentale. (En même temps, une meuf suicidaire qui s'endette sur 20 ans, c'est plutôt bon signe). Elle m'a glissé que ce qu'on faisait avec un réel impact sur sa patientèle et que de plus en plus de femmes parlaient de leurs situations de violences conjugales grâce à nos témoignages et notre volonté de péter les dents au silence.

Alors voilà, c'est un peu rapide pour beaucoup de gens, mais j'ai vécu l'agression de trop, celle du non-retour, celle qui me pousse à me prendre de la colle dans les cheveux et peut-être une amende ou deux. 

Si j'ai viré les mâles non déconstruits de mon chez-moi, le boulot est loin d'être fini : la rue est à moi aussi. Grâce à ma pote Slou, j'ai un casque pour écouter de la musique qui sert de repousse lourdeaux, mais parfois, ça ne suffit pas. Et, les gars, maintenant que j'ai décidé de ne plus me laisser faire, mieux vaut que vous compreniez que si j'ai quelque chose sur les oreilles, un sourire de bull-dog et que je vous fusille du regard. 
Parce que j'ai aussi un poing américain électrique à la maison.

Il n'y a pas de good guys, seulement des mecs qui ne réagissent pas quand leur pote agresseur leur raconte ses méfaits. 

Et si tu sens agressé par cette phrase, c'est que tu fais très certainement partie du problème.

Je crois même que les mecs les plus dangereux sont ceux qui se consolent en se disant qu'eux sont au-dessus de ça. Vous ne l'êtes pas. Je ne suis pas sûre qu'un quart d'entre vous agirait s'il voyait une femme se faire harceler dans la rue, mais sans aller jusque là, combien seraient prêts à aller voir leur patronnat pour réclamer des paies égales pour leurs consoeurs et eux-mêmes ? 
Oui, c'est bien ce que je pensais.
Non pas que j'aie énormément de mecs non-déconstruits dans mes lecteurs. 

La bagarre de la rue c'est aussi la rendre plus propre : pourquoi sentent-elles la pisse ? pourquoi nous ne pouvons pas nous balader le nez en l'air au clair de lune sans craindre de s'entendre siffler (ou bien pire) ? pourquoi est-ce qu'on évite certains quartiers ? qui nous harcèle dans le métro ? 

Vous avez la réponse.

Parce qu'on a jamais vu une femme baisser son pantalon pour se frotter le clitoris en regardant lascivement un ado se rendant au collège.
L'inverse est quotidien. 

Donc mon tote-bag tête de mort, mes fringues pleines de colle et moi, on revient à Paris dès demain.
Et on récupérera la rue.

dimanche 15 septembre 2019

Their eyes look like my eyes

[Chaõ, seul mâle dont j'ai requis l'attention depuis a long long time]


Il a fallu attendre un dimanche pour passer enfin une chouette, très chouette, journée lisboète. 

Bien sûr, si j'avais été dans mon état "normal", je n'aurais jamais pris des vacances censées être reposantes dans un endroit pareil.
Je ne supporte pas la chaleur (et la chaleur commence pour moi après 25°), je déteste le bruit, la crasse et les villes pentues. 

J'ai été servie, moi et mon cerveau complètement en vrac qui avons fait notre valise de manière totalement anarchique et bigarrée. C'est à dire que mes chaussures ouvertes les plus confortables ont été portées et reportées et leur semelle est légèrement lisse.

Autant vous dire que les ruelles à pic de Lisbonne c'est un peu l'aquaboulevard pour yours truly. 

Ça et le fait que je suis arrivée par une compagnie low coast dont le personnel ne sait pas si notre destination était dans l'espace Schengen ou non, avec 30 minutes de retard, en plein cagnard, dans une station de métro où tous les escalators/ascenseurs étaient en panne. J'ai donc porté ma valise (ciel, que c'est dur d'être une femme célibataire et globe-trotteuse !) en faisant un détour d'1 km dû à une sombre histoire de mauvaise sortie de métro.

Une fois arrivée à mon adresse, j'étais seule dans un gigantesque appartement découpé en plusieurs chambres, seule avec Jean-Porto, le proprio, qui, dans son petit polo bleu, adorait répéter mon prénom (première cause de jugement de ma part, continuez, je vous trie comme ça) et d'inventer la moindre occasion de me toucher. 

Jean-P m'a dit qu'il me fournirait des serviettes de toilette "plus tard", moi j'ai hoché la tête, mais sans savoir que, de guerre lasse, j'allais me résoudre à me sécher à l'air libre car pas de serviettes avant le lendemain matin.
Pas de savon non plus. Nulle part.
Même pas pour les mains.

J'ai failli voler le liquide vaisselle - parce qu'étant venue en avion LOW COAST j'avais pas ma panoplie l'Oréal voyez-vous - et puis finalement j'ai repéré la salle de bains sur les trois où un nigaud avait oublié de remballer ses shampoings. Je me suis donc servie allègrement et depuis je sens le Axe XXX for menly men (les mouches adorent). 

Bref, après plusieurs déconvenues - des restos pas aussi bons que les guides le prétendent, rien de végé nulle part, des trucs fermés ou semi-fermés où on t'informe de ça qu'après avoir payé ton billet, j'ai fini par passer une journée fantastique, ce dimanche.

Je me suis réveillée en stress, comme depuis mon arrivée. Je n'arrive pas à me détendre et je fais des rêves étranges. J'ouvre la fenêtre et m'aperçois que pour la première fois depuis mon arrivée il n'y a personne dans les rues et tout est extraordinairement calme.

La température est également plus clémente, et je vois des nuages à l'horizon. 
J'ai du mal à me décoller la croupe de mon lit Qwing Size (je rentre de toute ma longueur dans sa largeur, c'est génial comme concept) et finis par mollassement me traîner au jardin botanique où un premier quiproquo a lieu avec le mec de la billeterie (car le billet est obligatoire, c'est écrit en gros et en rouge) qui me dit "it's truie" je m'apprête donc à repêcher trois pièces d'un euro quand il me répète "it's truie" je lui fais signe que j'ai bien entendu, mais que j'ai des petits doigts potelés et non agiles et que ça se pêche pas on demand trois pièces de un euro. Je remets le nez dans mon porte-monnaie et il s'énerve : "IT'S TROUIE YOU DONNE AVE TOUPET !" 
Alors je suis quasi sûre que ça se voit que je n'ai pas de perruque, donc je le regarde d'un œil obscur et il me fait signe de passer.
Donc le billet est obligatoire pour une entrée obligatoire et TROUIE veut dire "free" en anglais portugais. 
Je suis beaucoup plus instruite quand je parcours les allées pleines de succulents (avec la voix de Mr Burns disant "Exceeellent" dans la tête pendant toute la balade). Il y a aussi des gros cactus (cacti ? cactem ?) et des WC publics qui sentent pas le muguet.



[J'en profite pour chopper des idées déco pour mon appartement de propriétaire]






Bien sûr, les serres sont fermées et en travaux, comme 80% de ce pays. 
Là, j'ai un choix à faire, soit je sprinte sa race pour arriver au premier cimetière de la journée (que personne ne me juge je vous préviens) soit je dois revenir demain et c'est tendu lulu. 
Me voici donc avec mes chaussures glissantes et google maps au poing, en priant St Vincent de pas péter mon smartphone sans qui je serais incapable de rentrer à l'hôtel ou chez moi. 

J'arrive finalement dans un charmant petit cimetière britton nommé logiquement "Cimeterio des inglese" qui a la bonne idée d'être ouvert seulement 2/3h par jour, si bien que les lève-tards comme moi arrivent échevelées pour profiter pleinement du calme et de la quiétude des lieux. 









C'était chouette. C'était petit et chouette. Et ça tombait bien parce que je commençais à avoir faim. Comme on est dimanche et qu'ici tout le monde est à la messe de 7h à 22h, je me dis que le mieux à faire c'est de sandwicher dans le parc attenant. Oui, au milieu des enfants qui ont une semaine d'énergie accumulée à dépenser.
En fait, ça s'est super bien passé.

Je me suis quand même éloigné dans le second point snack du parc pour prendre café et ginger ale (il n'y a qu'en France qu'on ne voue pas un culte au gingembre, je pige pas pourquoi). L'espace d'un moment, je me relaxe vraiment, et je vis un chouette moment... jusqu'à ce qu'un touriste fasse peur à un pigeon qui fonce dans mon verre et me le renverse dessus. 

Maintenant je sens le Axe et le gingembre. Les mouches m'aiment d'autant plus.





Je fais un détour par une église avec puits de lumière plutôt badass avant de tracer jusqu'au 2e cimetière de la journée, comparé, comme tous les cimetières monumentaux, au Père-Lachaise (mais ils ne l'égalent jamais)(bisous bisous Oscar). 

Je passe le portique gigantesque et le premier truc que je vois après le gardien patibulaire, c'est un chat. Je m'écrie donc "Chat !" en me dirigeant peu gracieusement vers lui telle un bébé d'un an. Bien sûr, il se réfugie sous une voiture et me voilà à quatre pattes en train d'appeler ce chat "chat" dans plein de langues pour voir laquelle fonctionne le mieux (il s'avère que c'est "mushi mushi", eh oui). 

Puis je me dis qu'il est temps de se poser un peu, je me dirige donc vers un banc, mais je vois qu'un autre chat y est affalé. Je ne veux pas le déranger alors que c'est l'heure de la sieste alors je vais vers un second, qui est aussi occupé par un félidé, et ainsi de suite. Je finis par m'asseoir à côté d'un chaton noir qui ne semble pas avoir confiance quand je lui affirme que je viens en paix. Ce banc est trop petit pour son fessier et le mien, alors il s'en va, en me jugeant fort, sa maigre carcasse roulant du cul entre les caveaux.







Ce cimetière était très beau mais un peu trop propre à mon goût et somewhat malaisant. En effet, les caveaux monumentaux ont des portes vitrées. Jusqu'ici c'est plutôt classique. Mais pour une raison (que je suppose être les mouvements de sol) ou une autre, les morts sont entreposés en lits superposés sur des étagères à la vue de tous.
Dans leurs cercueils sous des napperons faits mains par tata Amalia, mais tout de même.
Je baisse les yeux et discute avec les chats et les pigeons, qui ont signé un traité de paix pendant les heures les plus chaudes et se partagent les coins d'ombres sans sourciller.

Puis je tombe sur Jean-Chaõ, qui est comme les petits fantôme dans super Mario : il s'approche de moi seulement quand j'ai le dos tourné. Je comprends que c'est pour chiper dans mon sac, mais je n'ai aucune bouffe pour lui malheureusement, et on finira par jouer ensemble et lui me parlera beaucoup mais sans que je puisse le toucher.









J'en croise une bonne vingtaine, tous amochés, faméliques ou atteints de maladies dégénérescentes. Ils ont l'air d'être entretenus ici, alors j'ai le coeur moins gros que si je les avais croisé en pleine rue. 

Je me dirige vers la sortie quand je vois un caveau entouré de rubalise, je m'aperçois que le toit est à l'envers, à terre, je l'examine vite fait avant de m'apercevoir que les cercueils en coloc et leurs napperons sont... à ciel ouvert, tout simplement.

Gros gros malaise s'en suit.

Je suis un dédale de rues jusqu'aux rives du Tage. Le quartier est fort joli, et je m’assois à la locale, sur une marche devant une porte pour reprendre mon souffle et profiter. 
Lisbonne c'est beaucoup de cardio. Là, un moment de silence époustouflant me prend. Tout est en phase. Ca ne dure qu'une poignée de secondes, mais je suis définitivement en vacances.

Les petites rues deviennent de plus en plus escarpées jusqu'à me larguer devant la porte du musée d'art Antique qui, comme tous les musées, est un méli-mélo de trucs n'ayant à peu près rien à voir les unes avec les autres, dans d'imposantes et de très belles bâtisses remplies de surveillants à moustache qui jugent autant que les chats (ça doit être une histoire de faciès pileux).

On retiendra le magnifique jardin qui donne sur leur golden gate et leur christ rédempteur (oui....) et plein de grues. Mais ça me va. Mon Pépé, il aimait les grues, alors je décide de boire une bière en face d'elles. Je suis tellement bien qu'un moustachu viendra me secouer pour me dire "on fermaõ".


Je me dirige avec le peu de batterie qui me reste vers un miradouro (point de vue), bien sûr, il est en travaux et fermé à 80% comme tout ce putain de pays, mais je prends quand même quelques photos badass et je poursuis ma route jusqu'au resto que j'ai repéré (au prix de nombreuses recherches parce que, encore une fois, ici c'est poisson, spaghettis bolo, ou crève). Je suis en avance et je pense avoir fait fausse-route quand je me retrouve dans un cul-de-sac rempli de garçons se pressant tous vers des "bains publics" en tenue très, euh, estivales.  

Finalement, je repère la petite porte de ce resto spécialisé dans le HOUMOUS (oui ça mérite des caps) et je me remplis l'estomac (ou plutôt, je créée une île de pois chiche dans la bière qui y flotte).

Mon portable n'a plus de batterie, alors je lis mon bouquin de érotico-vampirico-lisboète à la lumière de la bougie. Je me demande bien comment je vais rentrer. D'autant que j'ai repris une bière, mais je finis par retrouver le chemin le moins chiant (c'est-à-dire le moins casse-gueule X le moins en pente) jusqu'à mes penattes où je roule sur mon lit géant le temps de récup un peu de batterie et de ressortir me reprendre une bière chez les petits pioupious du Duque Brew pub qui est devenu mon rade aussi vite que j'y ai posé mes fesses (et qui est à 40m de ma chambre, donc pas trop de risques de me prendre un mur). 

C'était ENFIN une journée réussie, pleine de rebondissements et de surprises, j'ai pas chômé. Demain, je prends enfin le tramway (si je réussis à comprendre comment le bousin fonctionne) pour aller zoner à Belèm et puis il sera déjà l'heure de rentrer libérer les cat-sitters qui s'occupent de Molly-la-sanguinaire. 



lundi 9 septembre 2019

Out on the wiley, windy moors


[01/09/2019]

Au dernier moment, j'ai failli baisser les bras, rester parmi les badauds comme simple spectatrice. Et puis je me suis engueulée intérieurement : "meuf, tu as survécu à bien pire, tu vas pas faire demi-tour maintenant alors que tu t'es tapé une traversée de Paris en ligne 13".

Survivre, étant le mot-clef, ici. 

Alors je me suis avancée, timidement, avec mon air ronchon, mes lunettes de soleil qui me protègent des UV mais surtout des gens, soyons francs, et mon outfit "ne me remarquez pas svp" : tee-shirt gris, jean noir et bottes qui permettent de courir vite.

Il faisait un vent à décorner tous les diables cocus sur le parvis du Trocadéro. Des chinois étaient en pleine protestation contre le prélèvement de leurs organes par le gouvernement (alors je me suis renseignée et c'est très sérieux, en fait). Des vendeurs à la sauvette vendaient pas trop à la sauvette. Un soprano s'égosillait dans une sono pourrie. Les pigeons pigeonnaient. La Tour, elle, trônait. 

Je me suis approchée de gens qui semblaient être in charge et j'ai récupéré le petit foulard violet distinctif (j'ai pas rejoint le mouvement parce que leur couleur c'est ma couleur ok, je vous rappelle que j'ai eu ma carte au modem malgré ma détestation de l'orange)(pourquoi je rappelle tout le temps que j'ai eu ma carte au modem ?)(je crois que je tente d'expier un truc). 

Bref.
Je sais pas trop où le mettre. Clairement pas en fichu. J'ai du mal à me mettre des choses autour du cou depuis qu'on a tenté de m'étrangler. Donc je l'ai attaché en brassard.

C'est là qu'on m'a donné un numéro.
C'est là qu'on m'a donné un prénom. 

Ma gorge a été serrée toute la journée. Parce que c'est pas dans mes habitudes de faire ce genre de truc, mais que ça fait partie de mes résolutions de ma nouvelle vie, de bouger pour ce qui m'anime. 
A partir de là, c'était réel, il y avait une position à tenir, des consignes et une attention à donner. 

Rien de compliqué en soi, si ce n'est de ne surtout pas flancher. 

Les gestes étaient simples mais deviennent très difficiles quand on est sur place, au milieu de 99 autres participant.e.s, que le vent souffle à balles et que toute la presse s'est donnée rendez-vous en face de vous. 
Et puis il y a ce prénom, sur ma feuille, à scander au bon moment, pour donner une voix à l'une de celles qui en ont été privées. 

Hier, on retrouvait la centième femme assassinée en France en 2019. Sur mon panneau, j'ai le numéro 64. Je ne le sais pas sur le moment, mais Elle est décédée en juin dernier. Depuis juin il y a eu 36 autres meurtres. 36 meurtres, juste le temps d'un été.

Alors les questions se bousculent. Qu'est-ce que je fous là ? Est-ce que ça sert bien à quelque chose ? 
Et la colère monte : Qu'est-ce que je peux bien faire d'autre ? 
Et les yeux picotent, quand on apprend les circonstances de la découverte du 100ème "corps". 
Et la colère reprend le dessus pendant le discours qui montre que ces féminicides coûtent 1 milliard chaque année au contribuable, quand le gouvernement ne débloque qu'un seul petit million pour sa "grande cause nationale du gouvernement". 

L'action va très vite, et finalement, on agit sans trop y réfléchir. A l'intérieur, une sorte de calme et de torpeur propres à la concentration, se confondent, et j'agis comme un robot. J'ai du mal à partir. A laisser mon panneau, mon numéro, mon prénom par terre, comme convenu. J'aurais envie de faire quelque chose de plus. Là, maintenant. Mais je ne sers à rien, là, maintenant.

Alors je suis partie le long des quais, à travers les grappes de touristes, entre bateaux mouches et Palais de Tokyo. Un quartier où je n'avais plus foutu les pieds depuis 10 ans. Sans trop me rendre compte, toujours entre deux eaux dans ma tête, j'atterris dans un jardin caché, puis me pose sur les escaliers du Grand Palais. 

Je regarde le ciel, le Pont Alexandre III, je me dis que Paris n'a jamais été plus à moi. Qu'il est tant que je reconquiers ses rues.

Au sortir de ma première sortie militante, je suis convaincue d'une chose : c'est dans l'action que je me sens le moins mal. 







jeudi 29 août 2019

We are the pretty petty thieves, and you're standing on our street


[He stole all hearts away]


La porte claque. Coloc du moment est partie au travail. Je grogne dans la semi-pénombre. Je me tourne pour voir mon portable, mais le chat est couchée dessus. Elle grogne à son tour et le plus souvent, fuit. 
Parfois, elle reste et ronronne. 
Mais pas souvent.

Puis, quand j'ai enfin assez de courage pour me mettre à la verticale, c'est elle qui choisit si on va à gauche (ouvrir le rideau) ou à droite (boire au robinet de la salle de bains). 
J'arrive d'ailleurs à la quitter 2 minutes pour aller m'enfermer aux toilettes sans qu'elle crie trop à l'abandon (puisqu'elle a la tête sous le jet d'eau).

Ensuite, je prépare ou réchauffe le café, en attendant, je prends l'air dans la cuisine avec Molly, on commente quels oiseaux on aimerait le plus manger (je suis très bonne actrice) puis elle se lasse et va faire un tour tandis que je m'attable devant mon ordinateur.

J'ouvre par habitude les onglets de réseaux sociaux. Généralement rien d'important. Puis les mails. Que je traite en premier, pour être débarrassée.

Ensuite c'est job 1 qui s'occupe de me désembrumer. Tous les jours, je lis une romance anglophone et je rédige une fiche de lecture composée d'un résumé et de mon avis argumenté conseillant ou non sa publication en France, pour la marque sur laquelle je bosse. 

Parfois, souvent, j'oublie de manger quelque chose. Sauf quand le manuscrit est vraiment chiant, et là je mange trop. 

En fin de matinée, je file au bureau, ou déjeuner à l'extérieur. Là, c'est Job 2 qui m'occupe. Le principal depuis 5 ans. En ce moment, à Job 2, je travaille aussi sur Job 3 - une traduction pour cette même entreprise. C'est l'été, et j'ai le temps. 

Le soir, j'emballe ce qu'il reste à emballer de ma vie, en composant des cartons au contenu interlope (imprimante/photos de famille/drapeau français) (Ouija/Bible/épée en plastique) (mugs avec des petits chats et des licornes / carnets de notes dédicacés par diverses rockstars / hélicoptère télécommandé). 
Quand je disais que ma vie était un vrai bordel, je ne m'imaginais pas que c'était physiquement le cas. C'est quatorze ans de vie solo que j'entasse et empile. 
J'ai beaucoup jeté, beaucoup donné, un peu vendu. 

En dernier, il s'agit de décrocher les photos des murs. Seul le chat a le privilège de vivre encore avec tous ses effets à disposition. Mais c'est aussi elle qui va le plus en chier, et perdre au change, le temps qu'elle se rende compte qu'elle aura désormais accès à une cour intérieure.

Je vis un peu comme au Canada, avec mon ordinateur, mon portable et pas grand-chose d'autre. Comment quelqu'un d'aussi peu matérialiste a pu entasser autant ? Je regarde la montagne de cartons s'accumuler dans mon garage et je me pose encore la question. 

J'ai très longtemps eu peur de manquer, de m'ennuyer. Désormais, c'est le contraire. Je manque de buts et de plages de rien. C'est pour ça que j'ai prévu de faire la Robinson et de ne pas prendre de connexion internet dans le nouveau chez-nous, au moins jusqu'à la fin de l'année.

Je parfais mes skills sur deux applis de jeu en ligne où des 2004 me draguent en ignorant qu'ils ont affaire à une ancêtre, parfois j'ouvre un bouquin - en ce moment, une bio d'Elliott Smith. Puis je lance un podcast et je m'endors. Quand le chat vient se coller, j'éteins le son, et me rendors contre elle.

Puis la porte claque. 





lundi 12 août 2019

When are you gonna come down? When are you going to land?



J'étais parisienne avant de l'être, tout ceux qui m'ont connue quand j'habitais encore le 7-6 vous le diront.
Quand j'ai débarqué en proche banlieue, il y a 12 ans, Paris c'était la grande aventure du week-end, je n'avais encore rien amadoué, ni le métro, ni le fait de se mettre à droite dans les escalators et encore moins l'esquive des gens des ONG. 
A la fin de mon année de licence, j'ai exploré le VIème arrondissement. Je savais que j'étais chez moi à Paris sans toutefois trouver ma place dans cette riche rive gauche bourgeoise et hautaine. 
Et puis, à la fin de ma première année de master tout a changé : j'ai découvert Paris côté bar, avec des potes, et j'ai décroché un stage place d'Italie à l'opposé de mon appart' minuscule logé rue Royale à Saint-Cloud. C'est là que ma BFF est partie et m'a laissé son appart dans le XXème.
Dès lors, tout s'est mis en place.
Le Père-Lachaise à deux pas et demi, vivre directement sur le métro, la grande débrouille solo. 
Mon stage suivant était aussi dans le XIIIème et j'ai commencé à comprendre que tout n'était pas bourgeois rive gauche. 
J'avais beau adorer le XXème côté Porte de Bagnolet et son melting-pot hyper simple, son ambiance village ronchon et ses rues pavées, l'immeuble où je vivais est vite devenu insupportable : cafards, rats, voisins intermittents du spectacle rentrant à 5h en mode rave party, voisine nympho avec murs en papier de cigarette, voisine folle qui sentait le cadavre avant même d'être décédée, boucherie au rdc qui tapait dans le mur dès 5h du mat et une agression manquée m'ont fait claquer la porte.

C'est grâce à Escrivaillon que j'ai eu une opportunité assez inespérée : sous-louer sa chambre dans le XIIIème, à deux pas de mon nouveau job. Attention vous allez vous pâmer de jalousie : je n'ai pas pris le métro pour aller au boulot depuis 2013. (Je suis beaucoup moins malade depuis, sachiez-le). 

Et puis Escri est parti parti et je suis restée restée. 
C'est l'appartement dans lequel j'ai eu Marlowe, mon premier petit chat à moi rien qu'à moi, qui a malheureusement été affecté par le Pica et, croyez-moi, j'aurais préféré que ce soit en lien avec Pokémon. 
C'est dans cet appart que je me suis réveillée, en pleine dépression, à midi, et que j'ai vu Matthieu Madénian pleurer en direct à la télé, et que l'après Charlie s'est dessiné lentement dans mon esprit embrumé. 
C'est dans cet appart que j'ai envoyé des textos à toutes mes potes le soir du 13 novembre pour leur dire de rentrer chez elle, ne sachant pas quoi faire d'autre. 
J'ai eu moult colocs, du mec qui voulait se taper toutes mes potes, à celle qui m'a permis de partir sereine au Canada en gardant Molly comme sa propre chair et son propre sang. 
Beaucoup de garçons ont défilé dans mon lit. Beaucoup d'alcool a été consommé. Un tout petit peu de drogue, aussi. 
J'ai passé des canicules dans la baignoire et des hivers à maudire le chauffage électrique. 
J'ai béni le système de sécurité digne de Fort Knox quand j'ai failli me faire agresser par un chauffeur de taxi. 

Jusqu'au jour où, pour la deuxième fois en trois mois, je devais trouver une coloc. 
Entendons-nous bien, j'adore la vie à plusieurs mais pas trop : chacun sa chambre et on partage les charges et les pièces de vie, c'est même indispensable à ma vie en général de vivre au milieu de gens. Mais voilà, j'ai 31 ans, et mes colocs ont un âge de plus en plus déclinant, si bien que je me retrouve avec une 96 à l'heure actuelle et force est de constater qu'on n'a plus le même niveau d'énergie, d'exigence sur le ménage et même plus assez de points communs pour dialoguer un minimum. 
So be it.
J'ai passé une tête du côté des agences immobilière et, chance, destin, aide de Satan, le premier appart que j'ai visité était dans une de mes rues préférées à Paris.
Celle où j'ai toujours rêvé d'habiter. 
Et je me suis projetée immédiatement. 

Tout à l'heure, en m'y rendant pour superviser le chantier, j'ai vraiment réalisé que j'avais conquis ce rêve beaucoup plus tôt que prévu. 
Ca a été au prix de longs mois de paperasse, de stress, de prises de bec et de jugements de la part de pas mal de gens. C'est très très énergivore d'acheter seul, à Paris qui plus est, notamment quand on est indépendant comme moi. 

Je suis allée déjeuner seule dans mon resto de coeur, en lisant tout ce que je pouvais trouver sur le quartier sur les internets. J'ai découvert une secte Belge à deux rues et relu les passages sur la commune. 
J'étais enfin heureuse. 

Le deuil de l'appartement a été long et remuant. J'ai été grandement aidée par le fait de vivre seule à Montréal. Je m'accroche à l'idée que ce que le chat perd en m², il le gagne en accès à l'extérieur.
Ce n'est plus Marlowe. C'est une femelle forte et féliniste, qui se laisse pas marcher sur les grosses papattes, elle s'adaptera, j'ai confiance.

Je vais être pauvre, mais chez moi. Sans avoir à me soucier de qui m'aidera à payer le loyer le mois prochain, je ne pourrai m'en prendre qu'à moi pour le ménage et je devrai me faire des amis pour avoir quelqu'un auprès de qui me plaindre gratuitement.

On est à l'aube d'une nouvelle ère. Et le story-telling de ma vie s'enchaîne tellement bien que j'en viens à me demander qui en est l'auteur. 

jeudi 1 août 2019

I wanted to be with you alone and talk about the weather




La question qui revient le plus souvent, outre le déménagement, c'est "mais alors, tu abandonnes le Canada ?"

Non, pas exactement.
Ce que j'abandonne, c'est une certaine idée du Canada.

Ce que j'ai abandonné, c'est vouloir réitérer l'expérience que j'y ai vécu. J'ai enterré ce bonheur simple d'avoir un large groupe de potes dispos quasi tous les soirs, avec qui boire des bières, manger des choses grasses et jouer aux cartes.
Ce que j'ai abandonné, c'est la vie de rockstar, à picoler 4 étages plus bas, ramener le plus joli des garçons 4 étages plus haut et enchaîner quand même sur une journée de boulot où on me trouve formidable.
Ce que j'ai abandonné, c'est la non responsabilité absolue, partir sur un coup de tête explorer pendant les fins de semaine des endroits inédits.

J'ai abandonné l'idée de remettre un jour ma bouche sur G.

Pour l'instant, je me concentre sur les trois prochains mois, mais après ?
Je sais très bien qu'une volonté sourde me démangera. Que je ne peux pas rester très longtemps sans avoir un masterplan d'envergure. Soit partir à la conquête de quelque chose.

J'ai 31 ans, et jusqu'à 35 pour être tirée au sort, tout n'est pas perdu.
Un seul alignement d'astres et je trouverais le locataire parfait pour 2 ans. Je partirai sans souci, sachant que mon appartement m'attendra à mon retour.

En attendant, j'ai envie de transporter un peu de Canada à Paris. De rencontrer de nouvelles personnes, de jouer aux cartes jusqu'à l'heure du dernier métro, de trouver un ou une G. bis, de conquérir des choses, des endroits, des gens.

Je ne sais pas si la magie peut prendre dans notre culture, avec notre apathie, notre dédain, notre condescendance et notre méchanceté locale (vous saurez exactement de quoi je parle si vous passez un jour du temps long au Canada). Je n'ai rien de mieux à faire.
Alors pourquoi pas.

mercredi 10 juillet 2019

Any time she sings a song, the other girls sing along.



"La définition de la folie, c'est de refaire toujours la même chose, et d'attendre des résultats différents."

Ou, en d'autres termes, vivre sa vie comme Lara Croft se prend des murs. 

C'est en réfléchissant à cette phrase que j'ai décidé d'entamer un vaste chantier dans ma vie. 

Six mois après, les changements sont là, en nombre, et pas forcément tous hétéronormatifs. 

Je suis en train d'acheter un appartement.
J'ai arrêté de me taper des mecs (blancs, cishet et surtout non déconstruits, si je dois préciser).
Je gagne bien ma vie.
J'ai cessé d'avoir pour hobby principal "me mettre 4 grammes et rentrer à quatre pattes en pleurant".
Dans l'ensemble, je gère mieux mes émotions grâce à une connaissance approfondie de comment je suis câblée, et ce grâce à ma super psychologue féministe pour qui je m'aventure jusque dans les tréfonds du 14e arrondissement, terre bretonne s'il en est.
Ma vie sexuelle a rarement été aussi qualitative et régulière (et j'encourage quiconque à explorer ailleurs que ce que les cours de bio sur la reproduction nous ont enseigné).

Si je n'ai jamais été aussi seule, je n'ai jamais été aussi stable. C'est une solitude saine, et la plupart du temps, elle est souhaitée. Souhaitable ? C'est un des derniers points qui me reste à régler. Faire la paix durablement avec moi-même. Si je m'apprécie et que je passe du temps qualitatif avec moi-même, je ne me souhaite toujours pas aux autres et ça explique sans doute pas mal mon souci à lier de nouvelles relations.

Ma psychiatre m'a annoncé qu'après une visite de contrôle à la rentrée, nos chemins se sépareraient. 
Ce n'est pas tout à fait de l'ordre des ballons et des confettis, mais on peut dire, ce jour, que je suis guérie de la dépression qui m'a saisie il y a un an tout pile. 

Depuis mon diagnostic, je n'ai fait que des choix rationnels, positifs, constructifs. Si je m'auto-congratule régulièrement, j'ai toujours une petite partie "golden retriever" en moi qui aimerait que mes proches me disent qu'ils le voient, qu'ils sont fiers, que je reviens de loin et qu'ensemble va continuer à être plus fort(e)s. 

A la place, j'ai reçu une certaine apathie, dans l'air du temps, me mettant le doute sur la visibilité de tous ces changements, de tous ces progrès

Et puis, quand j'ai commencé à vocaliser les changements les moins hétéronormatifs, j'ai enfin reçu une réaction.
Pas celle que j'attendais, malheureusement.

On m'a parlé d'inquiétude, du fait que j'abandonnais quelque chose (le risque non négligeable de me faire tuer par mon compagnon ? toutes les supers expériences que j'ai eues à force de fréquenter les mecs, allant des violences physiques, psychologiques, au viol ?) et que c'était dommage, qu'il fallait que je m'accroche (à la maison à la campagne avec des enfants et un épagneul breton ? Do you even know me?), et qu'on ne pouvait pas changer de route comme ça, que ce n'était pas naturel de passer de "omg j'aime la bite" à "je vais aller chercher de quoi me contenter auprès de personnes safe en maximisant les chances qu'elles ne me fassent pas volontairement du mal", parce que, voyez-vous, j'ai habitué les gens à aimer le corps masculin et à le proclamer haut et fort et, du coup, j'ai pas le droit de changer, au risque de perdre mon coeur de cible. Ahem. Mes amies étaient donc amies avec moi parce que j'étais très très hétéro ? J'aurais jamais cru. 

Loin de moi l'idée de me décréter LGBT, mais putain de merde, tout mon soutien, parce que ce discours de la part des personnes les plus proches et bienveillantes me laissent entrevoir ce que ça peut-être à travers un prisme d'ignorance, de malveillance et de bigoterie. 

Je tente de vivre ma vie en adéquation avec mes valeurs, c'est pourquoi je ne suis pas allée importuner mon dernier crush en date (qui se trouvait être un garçon, a priori) sur son lieu de travail, parce que clairement, je n'aurais pas aimé l'être si j'avais été à sa place. Si on se revoit dans d'autres conditions, je foncerais pour voir s'il y a moyen d'être assez en adéquation pour cohabiter dans la vie de l'autre un certain temps. 
Le respect des valeurs qui m'animent est beaucoup plus profondément inscrit dans mon ADN que mon hétérosexualité : hell, j'ai arrêté de manger des animaux dès que j'ai su pour la viande. Pourquoi n'ai-je pas arrêté d'accorder des faveurs sexuelles à mes principaux prédateurs ? ("GNAGNAGNA NOT ALL MEN" => on est à 76 féminicides cette année, 80% des assassins sont les compagnons ou ex-compagnons, qu'on ne vienne pas me reprocher de me protéger, also 12% des femmes ont été violées, encore une fois, plus de 80% des agresseurs font partie de leurs proches, vous avez TOU(TE)S des violeurs autour de vous vu qu'ils ne sont jamais condamnés même quand on les dénonce - enfin si, 1%, "not all violeurs are impunis" sorry). 

Bien sûr que si mon dernier crush en date est un homme déconstruit qui, pour rien au monde, ne ferait passer son bon plaisir avant ma sécurité et mon bien-être, je lui donnerai sa chance. Je ne souhaite pas pendre les hommes ou les cramer (enfin... pas tous), je dis juste que moi : je suis out. Je me retire du game de ceux-là.
Et, même en se drapant dans l'inquiétude et la bienveillance, personne n'a le droit de venir me dire que je suis dans le faux. C'est mon cul, c'est mon cœur, c'est ma vie, et j'en fais bien ce que je veux. 



mercredi 26 juin 2019

And here in our hollow we fuse like a family





Je déambulais comme un zombie, l'oeil brillant du manque de sommeil et de la folie qui s'était emparée de moi la veille, alors que les basses du 21 juin envahissaient mon humble demeure et que j'y étais enfermée, condamnée à terminer de travailler un texte qui avait été lacéré par une correctrice amateur sous-payée.

Peu de temps après avoir refermé word, mon ordi a commencé à montrer des signes de faiblesse et, alors que je tentais le tout pour le tout, a fini par perdre violemment la vie dans un bluescreenofdeath des familles.

Voilà pourquoi je me mêlais à la plèbe, dans une grande surface culturelle, un samedi matin, sans maquillage, mais avec le décolleté prononcé provoqué par le port d'une chemise de garçon. 
C'est presque sans sourciller que j'ai écouté le mec du service après-vente prononcer l'oraison funèbre du HP qui était mon compagnon depuis seulement trois ans et qui portait le doux nom de "Gray" (car il était gris)(oui). 

Après 12 allers-retours pour acheter un disque-dur externe et refaire la queue au SAV pour confier mon précieux et récupérer mes données, je suis allée faire un tour du côté des PC en vente, le coeur en bandoulière, le regard sans vie et le cheveux terne.

J'ai baillé en direction d'un vendeur un peu trop guilleret qui venait de passer 10 minutes avec une cliente qui n'arrivait pas à se décider sur une housse pour son ordi. Une putain de housse. Elles sont toutes pareilles, meuf, ton temps vaut mieux que ça.
Jean-Guille me couvre alors de conseils un peu cons, je lui pointe du doigt le modèle au meilleur rapport qualité prix et il n'arrête pas de me pousser vers celui de gauche, parce qu'il en a trop en stock en magazin alors que l'autre est en rupture.
Alors oui, mais ça c'est ton problème, pas le mien, qu'est-ce tu viens me vendre un produit plus cher avec un processeur de qualité inférieure. 
Au bout de cinq minutes d'échanges polis où j'essayais de comprendre quel était le fuck de l'argumentaire de ce vendeur, la lumière est venue d'un magique : "Enfin, qu'est-ce que j'en sais, moi j'utilise que des macs et je suis ici que depuis deux jours."

J'ai alors hoché la tête en pinçant la bouche et je me suis dit que le jour le plus long n'était pas près de se terminer. Je suis allée à la concurrence, deux étages plus haut, et j'ai repéré un modèle un peu désuet mais pas cher du tout et qui combinait tout ce que je cherchais, sauf qu'en vérifiant sur les internets, je me suis aperçue qu'il était 200 euros moins cher dans la GSC que je venais de quitter.

Retour à l'envoyeur. Je traînais mes bottes usées jusqu'au sous-sol et repassais devant le mec de la sécurité qui commençait vraisemblablement à se demander si j'étais une vagabonde ou juste en walk-of-shame. 

Je me suis repostée au rayon PC, et j'ai hélé un petit vendeur sautillant. On était à deux doigts de sceller l'affaire quand l'air s'est raréfié. Petit vendeur ne parvenant à faire sens du logiciel a appelé son collègue et c'est là que... 

Vous vous souvenez de la Johnson qui a ouvert ce blog il y a quinze (15) ans ? Voilà.
Elle était back à la Fnac.

Le souffle court, la sensation de danger imminent et de volonté de se perdre qui se mêlait, j'ai vu le nouveau arrivé river ses fantastiques yeux aux miens et commencer à m'interroger. 
J'aurais pu lui livrer mon numéro de sécu et le compte en banque de mes parents sans sourciller.

J'ai réussi à faire deux trois blagues en avalant difficilement ma salive. Je n'avais pas mangé ou bu depuis 24h. Ma dernière douche était loin. J'avais enfilé les premiers trucs qui traînaient et qui n'étaient pas mon chat, et je ne ressemblais à rien. Mais, clairement, je m'en foutais.

Là, campés tous les deux sur la moquette, sous les néons, c'était lui, c'était moi, et ses yeux souriaient à chacun de mes traits d'esprit un peu proportionnellement spirituels à mes heures de sommeil.

A chaque déplacement, c'était le trouble, comme si la distance était compliquée à gérer. J'ai le vague souvenir de questions posées et de réponses à côté sans qu'aucun des deux ne relève. De temps distendu et de regards volés quand il avait la tête tournée.

D'une focalisation totale sur son bracelet de montre et sur l'échancrure de sa chemise. De la pensée idiote qu'on avait tous les deux un décolleté de chagasse en ce jour béni.  

J'ai un peu tremblé en reconnaissant mes symptômes très graves de coup de foudre : la focalisation sur des détails anodins, le fait qu'il ait un détail rédhibitoire habituellement que je trouve fantastique chez lui - les cheveux ici, très, très courts, mais je ne le changerais pour rien au monde - la connexion communicationnelle, et puis la peur panique quand il pose une question à enjeu gravissime :

"Vous m'avez dit que vous jouez aussi, je peux vous demander quel genre ?"

O_O

Si je dis SimCity 3000 - ce qui est vrai, ça me dépend, laissez-moi derrière, je vous ralentis - il va froncer les sourcils.
Si je dis Assassin's Creed, c'est un mensonge éhonté, parce que j'ai toujours pas eu le temps de m'y mettre, et autant commencer notre relation forcément prometteuse dans l'honnêteté totale.
Si je dis Les Sims, il risque de briser la magie en sortant une remarque sexiste, et je préfère garder le mystère et de quoi nourrir mes fantasmes, au moins pendant la canicule. 

Alors que le blanc commençait à peser entre nous, j'ai dit la vérité vraie :

"Skyrim ?"

Et en deux syllabes, j'ai su que c'était la bonne réponse.
Comme quand on a un entretien d'embauche dans un bar et qu'on commande un Perrier.

Dans ma tête, les Pixies ont entamé Here comes your man et on s'est souris. 

Je me suis retenue très fort de lui dire "D'ailleurs, tu veux voir ma grosse Khajit ?", parce que malgré mon physique de pouilleuse, ce samedi matin là, j'avais la classe.

J'étais détendue et sûre de moi, rien ne m'atteignait et pourtant tout chez lui m'atteignait. De sa façon de me regarder, de ma façon d'y répondre sans baisser les yeux, de sa façon de bouger sa main, de poser ses questions, posément, d'être un peu nerveux, lui aussi. 

Une fois que ce fieffé malandrin m'a délesté de mon loyer + 200 euros, et qu'il m'a rendu ma liberté comme on relâcherait sur le sol une épée de fer qui fait exploser le poids de portage autorisé en Bordeciel, j'ai eu un fou-rire hystérique sur tout le chemin jusque chez moi. 

Depuis, j'ai toujours les yeux rêveurs et le rire nerveux, je ne sais absolument pas quoi faire, étant donné qu'après les événements récents (c'est à dire l'intégralité de ma vie sexualo-sentimentale) j'étais censée tenter le lesbianisme politique. 
Il est si près (genre, vraiment, 5 étages sous moi trois jours par semaine) et si loin (je suis bloquée fondamentalement par le fait d'aborder quelqu'un sur son lieu de travail) et je suis si occupée (je déconne pas les gars, si vous saviez) et il est forcément trop beau pour être vrai et et et.... 

Je vais rester sous la clim, à écouter toute la discographie de The Decemberists en continuant de tenter de persuader mon entourage d'aller faire changer leur parc informatique en ma compagnie ASAP.

Je vous tiens au courant.
Ou pas.