mardi 17 mars 2026

I'm rolling in my grave

[Feeling like a grenade]

J’avais dix-sept ans, un forfait SMS illimités et un de ces téléphones qui n’allaient pas encore sur Internet.

Il s’est illuminé discrètement en plein milieu d’un cours, sûrement celui de littérature. On enchainait deux heures et même si c’était passionnant, c’était interminable pour l’ado que j’étais encore.

J’ai cédé à la tentation et j’ai regardé.

C’était court et direct :

« Je t’aime. »

Sur le moment, même si je le savais déjà, ça m’a quand même pris de court. Comme quelque chose qui me serait tombé dessus, façon douche chaude et enveloppante, mais aussi énorme choc.

On ne me l’avait jamais dit, avant. On ne me le dira plus, après.

Sur le moment, c’était vrai. Ce n’était pas une annonce, ni un « je t’aime, mais », c’était un « Je t’aime » point. Une affirmation que je savais fondée – et partagée.

C’était ce genre d’amour adolescent qui m’a fait dire des niaiseries du genre « s’il me quittait, ma vie s’arrêterait. » (Oh, I wish…) mais qui allait quand même bel et bien s’achever quelques mois après.

Lors de la rupture, l’individu reprendra ces quelques mots, m’expliquant que je « l’avais manipulé jusqu’à lui faire croire qu’il m’aimait ».

Aussitôt, je me suis demandée s’il ne me récitait pas la définition du principe de séduction. Ensuite seulement je me suis posé la question de s’il souhaitait me faire mal ? Tout reprendre, ne rien me laisser. Pas même ce sms envoyé un après-midi et qui avait résonné comme la pure vérité.

Je me suis mise d’accord avec moi-même « donner c’est donner, reprendre c’est voler » Ce que j’avais vécu à l’instant T, il ne pouvait pas l’effacer ou palimpsester notre histoire, même si elle finissait sûrement pas comme il l’aurait voulu.

J’ai réfléchi à tout ce que je lui avais apporté : une nouvelle orientation (professionnelle), un nouveau pays d’adoption et une nouvelle copine qu’il n’aurait pas rencontrée s’il n’était pas allé là-bas. Alors ok, tout ça ne m’était pas dû, mais sans moi, ça ne serait pas arrivé. Rien que pour ça, il aurait pu me remercier, ou au moins ne pas trop regretter. Il aurait pu me laisser croire en la véracité de ce « Je t’aime », parce que, pour le coup, c’est tout ce qu’il m’a donné.

Il aurait dû être mon premier, alors que je n’aurais pas été la sienne, mais au moment de passer à l’acte – se pensant sûrement hilarant – il a lancé : « Allez, je te viole ? »

Tout ce qu’une gamine un peu trop romantique rêve d’entendre !

Je ne savais pas quoi faire de moi. De ce corps que je n’osais même pas regarder et que les autres avaient toujours jugé trop ceci, pas assez cela.

J’aurais aimé être invisible tellement de fois qu’être vue par lui était une épreuve en soi.

Il a critiqué mes sous-vêtements. Trop simples à son goût.

N’a pas tenté grand-chose niveau préliminaire. Je crois qu’à ce moment-là, je n’en avais d’ailleurs jamais entendu parler ou vu et je connaissais à peine le concept.

J’en savais plus sur la sexualité entre garçons qu’entre un mec et une meuf.

Ce n’est qu’à 11 ans que j’ai compris que ma mère – pourtant institutrice et athée - m’avait menti en me disant qu’une poche s’ouvrait au niveau du ventre pour laisser sortir le bébé. C’est ma tante américaine qui m’a tout expliqué pendant que mes cousins bien plus jeunes l’aidaient, parce qu’ils connaissaient tout ça par cœur et avaient un accès illimité au porno (d’un extrême à l’autre, dans la famille...)

Retour à lui. Quand il n’a pas réussi à se mettre au garde à vous, c’était de ma faute, quand j’ai voulu lui donner un « coup de main » - j’avais quand même vaguement une notion d’où les choses se passaient… - il m’a repoussée violemment et m’a tourné le dos.

Je suis restée comme deux ronds de flan sur mon canapé-lit havrais. Je m’y sentais si adulte depuis la rentrée, depuis que je vivais enfin seule. Presque libre.

Il a fini par abandonner et se coucher sur le côté, dos à moi. C’était notre dernière nuit ensemble avant qu’il ne reparte à l’autre bout de la France. On ne savait pas quand on se reverrait.

Je me souviens vaguement qu’en plus de reprendre son « Je t’aime », il m’avait fait la liste de tout ce que je lui avais coûté, de son forfait téléphonique à ses billets de train.

Perso, je n’ai jamais compté. Jusqu’à ce moment où j’ai réalisé que ça faisait 1.

Le premier, et le dernier, des « Je t’aime » que j’aurais reçu.