Pendant mes années lycée, je dormais en moyenne 4h par nuits. Les horaires extrêmement matinales du bus scolaire et l'anxiété énorme que représentait le bac (notamment les oraux de fin de première) débouchaient au mieux sur du mauvais sommeil, au pire sur de l'insomnie.
En première, j'ai connu la plus grande vague de dépression de ma vie, après le mort de mon grand-père. Sauf qu'à l'époque, je ne savais pas du tout ce qu'était la dépression et je pensais que tout était de ma faute - après tout, c'est ce qu'on me répétait inlassablement dans ma famille et ce pour quoi on m'a brisé des os au collège.
Cet état de zombie m'a plongé dans une sorte de torpeur créative. J'étais coincée en cours, 7 heures par jours, mais incapable de suivre la plupart des discours de mes professeurs. Soit parce que leur incompétence crasse me mettait dans une rage hors-sol, soit parce que mon déficit de l'attention dû à mes maladies mentales ne me le permettait pas. Alors j'écrivais.
Au collège, l'écriture était une passion et un exutoire, j'y vouais tout mon temps libre et agissais en véritable monomaniaque. Then again, au collège je n'avais pas accès à internet.
Au lycée, j'écrivais de la fiction pendant les cours, et ce blog le soir en rentrant. Le reste du temps j'écrivais sur des forums, msn, ou des communautés fermées. C'est aussi l'époque bénie des SMS aux caractères limités qui, quand on y pense, étaient en fait un énorme camp d'entraînement pour l'ouverture de Twitter.
J'avais des cahiers et des cahiers, chacun dédié à une oeuvre ou une forme d'expression en particulier. Je ne faisais pas ça pour être lue, ou publiée. Pour être admirée ou me faire remarquer. Non. Je faisais ça parce que c'était aussi vital pour moi que manger ou boire. Je ne dormais plus mais j'écrivais.
J'ai toujours, à l'âge adulte, des soucis avec le sommeil. Je m'endors très difficilement, je me réveille très fréquemment, et je souffre toujours de paralysie du sommeil et de terreurs nocturnes, mais mon activité professionnelle "sans horaires fixes" me permet de rectifier le tir et de rattraper une mauvaise nuit sans que ça me plombe toute une semaine.
Je dors, donc.
Mais je n'écris plus.
Bien sûr, j'écris tout le temps : sur messenger, par sms, whatsapp, ici. De temps en temps on me demande des articles à droite à gauche. Je prends un malin plaisir à arroser mes amis de cartes postales dès que je pars en vacances. J'écris au travail, des choses très cadrées. Je réécris la prose des autres. Pourtant, en mon for intérieur, je ne ressens pas les bienfaits de l'écriture. Je n'arrive pas à cocher la case "plaisir assouvi".
J'y pense beaucoup maintenant que [SPOILER ALERT] ma dépression est revenue (et elle a les crocs.)
Quand j'ai perdu ma capacité à écrire (en commençant à travailler dans l'édition), j'ai tenté de la retenir de toutes mes forces. En prévoyant des voyages juste pour cela. Ne m'autorisant comme tout divertissement que des livres et mon ordinateur sans connexion. Mais mon cerveau trouve toujours une excuse. Il bloque comme un cheval se cabre. Je suis incapable de produire plus de trois lignes.
J'ai tenté les longs échanges de lettres. J'ai repris deux fois des études en lien avec l'écriture. Ou juste des études pour me retrouver dans le contexte de la salle de cours, enfermée, livrée à moi-même, mon ennui face à la feuille blanche.
Rien n'a fonctionné.
Pour ceux qui ont des soucis à se projeter, figurez-vous cela : prenez votre plus grande passion (le sport ? le dessin ? la photo ? candy crush ?) et imaginez-vous dans l'impossibilité de la pratiquer sans moyen identifiable de rendre cette activité à nouveau praticable.
Voilà mon état d'errance depuis huit bonnes années.
Ca me rend malheureuse comme une pierre.
Jean-Michel Blague, mon psy, m'a demandé un jour ce à quoi j'aspirais dans la vie. J'aurais bien aimé lui répondre un Dariesque : "qu'on me laisse crever, mais qu'il y ait de la bonne musique à mon enterrement ?" mais je me suis retenue. Il a alors fait des propositions "vous mettre en couple, faire des enfants..." mais rien de tout cela ne sonnait juste, à part : "Ecrire. Juste : écrire."
Je ne suis pas la dernière pour prendre mon courage à deux bras et débloquer les situations, seulement là je n'ai aucune idée où la pelote de nœuds commence et où elle se termine. Je suis désespérée. Sans idées. Sans plan ou programme à suivre. Je n'ai pas de coach à appeler pour qu'il me gueule de faire des pompes. Je suis perdue dans un univers où tout le monde écrit à profusion, avec un blocage en béton armé à l'intérieur de mon imbécile de cerveau.
Chaque fois que la douleur se fait trop forte, le besoin trop grand, je viens ici. C'est le dernier lieu préservé où j'arrive encore à aligner trois mots. Quand je clique sur "publish", ma faim est assouvie pendant quelques temps. C'est l'équivalent de donner trois bouchées à quelqu'un qui n'a pas mangé depuis trois jours, mais c'est mon dernier rempart.
Si vous avez quelque idée sur comment faire repartir la machine, j'accepte tout à ce point. Même les électrochocs.





