jeudi 23 août 2018

Come and see me and maybe you'll die




Pendant mes années lycée, je dormais en moyenne 4h par nuits. Les horaires extrêmement matinales du bus scolaire et l'anxiété énorme que représentait le bac (notamment les oraux de fin de première) débouchaient au mieux sur du mauvais sommeil, au pire sur de l'insomnie. 
En première, j'ai connu la plus grande vague de dépression de ma vie, après le mort de mon grand-père. Sauf qu'à l'époque, je ne savais pas du tout ce qu'était la dépression et je pensais que tout était de ma faute - après tout, c'est ce qu'on me répétait inlassablement dans ma famille et ce pour quoi on m'a brisé des os au collège. 

Cet état de zombie m'a plongé dans une sorte de torpeur créative. J'étais coincée en cours, 7 heures par jours, mais incapable de suivre la plupart des discours de mes professeurs. Soit parce que leur incompétence crasse me mettait dans une rage hors-sol, soit parce que mon déficit de l'attention dû à mes maladies mentales ne me le permettait pas. Alors j'écrivais. 

Au collège, l'écriture était une passion et un exutoire, j'y vouais tout mon temps libre et agissais en véritable monomaniaque. Then again, au collège je n'avais pas accès à internet.

Au lycée, j'écrivais de la fiction pendant les cours, et ce blog le soir en rentrant. Le reste du temps j'écrivais sur des forums, msn, ou des communautés fermées. C'est aussi l'époque bénie des SMS aux caractères limités qui, quand on y pense, étaient en fait un énorme camp d'entraînement pour l'ouverture de Twitter.

J'avais des cahiers et des cahiers, chacun dédié à une oeuvre ou une forme d'expression en particulier. Je ne faisais pas ça pour être lue, ou publiée. Pour être admirée ou me faire remarquer. Non. Je faisais ça parce que c'était aussi vital pour moi que manger ou boire. Je ne dormais plus mais j'écrivais.

J'ai toujours, à l'âge adulte, des soucis avec le sommeil. Je m'endors très difficilement, je me réveille très fréquemment, et je souffre toujours de paralysie du sommeil et de terreurs nocturnes, mais mon activité professionnelle "sans horaires fixes" me permet de rectifier le tir et de rattraper une mauvaise nuit sans que ça me plombe toute une semaine.
Je dors, donc.
Mais je n'écris plus.

Bien sûr, j'écris tout le temps : sur messenger, par sms, whatsapp, ici. De temps en temps on me demande des articles à droite à gauche. Je prends un malin plaisir à arroser mes amis de cartes postales dès que je pars en vacances. J'écris au travail, des choses très cadrées. Je réécris la prose des autres. Pourtant, en mon for intérieur, je ne ressens pas les bienfaits de l'écriture. Je n'arrive pas à cocher la case "plaisir assouvi". 

J'y pense beaucoup maintenant que [SPOILER ALERT] ma dépression est revenue (et elle a les crocs.)
Quand j'ai perdu ma capacité à écrire (en commençant à travailler dans l'édition), j'ai tenté de la retenir de toutes mes forces. En prévoyant des voyages juste pour cela. Ne m'autorisant comme tout divertissement que des livres et mon ordinateur sans connexion. Mais mon cerveau trouve toujours une excuse. Il bloque comme un cheval se cabre. Je suis incapable de produire plus de trois lignes.
J'ai tenté les longs échanges de lettres. J'ai repris deux fois des études en lien avec l'écriture. Ou juste des études pour me retrouver dans le contexte de la salle de cours, enfermée, livrée à moi-même, mon ennui face à la feuille blanche.
Rien n'a fonctionné.

Pour ceux qui ont des soucis à se projeter, figurez-vous cela : prenez votre plus grande passion (le sport ? le dessin ? la photo ? candy crush ?) et imaginez-vous dans l'impossibilité de la pratiquer sans moyen identifiable de rendre cette activité à nouveau praticable.

Voilà mon état d'errance depuis huit bonnes années.
Ca me rend malheureuse comme une pierre.

Jean-Michel Blague, mon psy, m'a demandé un jour ce à quoi j'aspirais dans la vie. J'aurais bien aimé lui répondre un Dariesque : "qu'on me laisse crever, mais qu'il y ait de la bonne musique à mon enterrement ?" mais je me suis retenue. Il a alors fait des propositions "vous mettre en couple, faire des enfants..." mais rien de tout cela ne sonnait juste, à part : "Ecrire. Juste : écrire."

Je ne suis pas la dernière pour prendre mon courage à deux bras et débloquer les situations, seulement là je n'ai aucune idée où la pelote de nœuds commence et où elle se termine. Je suis désespérée. Sans idées. Sans plan ou programme à suivre. Je n'ai pas de coach à appeler pour qu'il me gueule de faire des pompes. Je suis perdue dans un univers où tout le monde écrit à profusion, avec un blocage en béton armé à l'intérieur de mon imbécile de cerveau. 

Chaque fois que la douleur se fait trop forte, le besoin trop grand, je viens ici. C'est le dernier lieu préservé où j'arrive encore à aligner trois mots. Quand je clique sur "publish", ma faim est assouvie pendant quelques temps. C'est l'équivalent de donner trois bouchées à quelqu'un qui n'a pas mangé depuis trois jours, mais c'est mon dernier rempart.
Si vous avez quelque idée sur comment faire repartir la machine, j'accepte tout à ce point. Même les électrochocs.


2 commentaires:

  1. Salut Heights,
    Je te lis depuis quelques semaines, mais j'ai jamais osé commenter parce que tu délivres ici des trucs trop personnels pour que je me sente le droit d'intervenir. Je me le permets cette fois, parce que... l'écriture (et parce que l'ivresse, aussi.) J'ai l'impression de bien connaître ce néant dont tu parles, et parce que comme toi j'écris comme je respire (du coup, je respire pas si souvent que ça). Je voulais te dire que j'adore ce que tu écris ici, et ta manière de faire m'a inspirée, d'ailleurs (l'impression de totale spontanéité, la manière dont tu sembles partager ce que tu traverses de manière à la fois symbolique et brute.)
    Et du coup : c'est ça que tu dois écrire, de mon point de vue. Lâche la fiction, lâche l'idée de répondre à un but. Écris ce que tu ressens. Je sais que ça parait hyper con - et encore une fois j'ai beaucoup bu alors bon - mais c'est juste que je crois que ça marche. Ce que tu écriras alors, finira peut-être quelque part. Je trouve que parfois, la fiction est incroyablement difficile à atteindre. Mais parfois, c'est pas la voie à suivre. Et en complément, remarque con : pour ma part, la fanfic m'a été incroyablement salutaire. J'ai bien conscience que j'utilise un univers que quelqu'un a créé à ma place, mais ça m'a vachement libérée. Peut-être que toi ça t'aiderait aussi ?

    PS : de mon expérience, parfois, quand on veut "écrire, juste écrire", faut accepter de tout laisser tomber. Parfois, ça signifie ne pas écrire pendant des semaines. Ou au contraire, déverser sur le papier des trucs qui sont même pas bien formulés, juste pour se débarrasser de ces putains de démons.
    Je me permets pas de t'embrasser, mais... ben, prends soin de toi. Je sais que c'est une chose très conne à dire à quelqu'un qui va pas bien, mais en même temps... Je le pense. Prends soin des spectres, sans leur laisser trop de place. Ils sont là, y'a de bonnes chances qu'ils ne partent jamais, mais toi t'es là aussi et tu peux les tenir à distance.
    Je m'exprime super mal et je projette sur toi beaucoup de choses, donc je vais m'arrêter là.

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    1. Oh. Ca faisait super longtemps que je n'avais pas eu de commentaire aussi développé. Si longtemps que google n'a même pas pris la peine de m'envoyer de notification... Merci pour ces mots, en tout cas, ils résonnent vraiment (et ne te sens pas obligée de t'excuser pour l'alcool, qui aide parfois à faire le tri et à aller droit au but, je suis rarement aussi efficace pour m'exprimer par écrit que quand j'ai bu). J'ai déjà eu la réflexion, de la part de la personne dont l'avis m'est le plus important, que je devais écrire sur le réel et non la fiction. Seulement j'exècre tellement la littérature francophone actuelle du "je" à tout bout de champ et de l'égotisme que je fais un rejet allergique. Il y a aussi une part de rejet de faire de moi-même le point central de mon écriture (même si je vois très bien le paradoxe de dire ça ici). En tout cas, ça fait énormément de bien de savoir que je suis lue par des gens qui écrivent eux aussi, comme à la grande époque où les blogs formaient une communauté. Je vois des stats défiler et je sais que je suis lue, mais c'est très motivant de me dire que tout cela sert à quelque chose.
      Merci encore, donc. Et n'hésite pas à intervenir si tu le sens à nouveau. J'irai faire un tour chez toi !

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