lundi 16 mai 2011

Run, Heightsy, Run

Hier soir, alors que je rentrais en métro, tard, très tard, j’ai levé les yeux vers mon voisin d’en face qui tenait dans sa main des feuilles tapées qu’il corrigeait avec verve. Mon « auteuramateurdar » s’est alors mis en route et j’ai discrètement enfilé mes lunettes de soleil et levé mon livre bien haut dans les airs pour cacher mon visage.

Je suis éditrice, oui, mais c’est mon premier « vrai » job, sauf si on compte les piges qui arrondissent mes fins de mois, seul endroit où j’ai de l’influence, et, ça tombe bien, c’est de la fiction étrangère, ce que je veux faire quand je serai grande.

C’est pourquoi ça me fait marrer de voir, tous les jours, sur twitter, un ou deux followers de plus, avoir dans leur profil « aspirant écrivain » « futur best seller » « auteur raté mais qui ne demande pas la charité » attiré par un simple et unique mot sur mon profil à moi « éditrice ».

La plupart du temps, ils en restent là quand ils s’aperçoivent que je suis un peu dépitée de mon boulot qui est plus de cartographier proprement Cucugnan et de mettre aux normes les encadrés sur le festival du cassoulet de Castelnaudary (et là, je vais avoir des visiteurs de ouf dans les prochains jours sur ce blog) que d’organiser la sortie du futur prix de Flore d’un auteur à mèche (blonde).

Mais parfois ils passent le cap du « ça tombe bien j’ai écrit un… », auquel j’ai envie de répondre systématiquement « Oui moi aussi. Tu veux le lire ? » (attaquer en premier, toujours). En entendant ça, la personne comprend, souvent, que l’idée de lire mon manuscrit de six tomes de quand j’avais 14 ans et plus d’acné que de vocabulaire n’est pas la plus excitante qui soit. Parfois il se met à ma place et il abandonne l’idée de vouloir me refiler son rejeton.

Inutile, s’il persiste, pour moi de me défendre honnêtement avec les arguments valables qui sont « tu sais mon avis ne pèse pas lourd, mes contacts sont très spécialisés et puis je suis spécialisée en littérature étrangère, et là maintenant je bosse dans les guides touristiques, alors tu vois… c’est comme si tu demandais à ton boulanger de laver ton costume : ça va pas le faire. »

Non, pour l’auteur peu averti, nous nous connaissons tous, forcément, et n’importe quelle petite chance d’avoir sa place est bonne à prendre. Alors autant balancer les arguments vaseux, complètement malhonnêtes d’abord : « Tu es expert comptable, Gilbert ? Si je lis ce manuscrit, c’est comme si j’arrivais chez toi avec une boîte à chaussure remplie de reçus et que je te disais « j’utilise ma carte de crédit d’une manière unique, je pense que mon dernier relevé bancaire pourrait révolutionner le milieu de la finance, tu veux voir ? » ». Souvent mon regard où perce un léger grain de folie les fait s’arrêter là. Mais, si ça ne suffit pas, là, je peux utiliser l’arme fatale « Oh bah oui, je vais le lire ton manuscrit, bien sûr, ça tombe bien, je suis célibataire en ce moment. Le rapport ? Ah mais je tombe amoureuse de tous les auteurs avec qui je bosse c’est bien connu. D’ailleurs ton appart’ est grand comment, tu es libre samedi en 8 pour le déménagement ? » (ça, ça vaut pour les hommes, bien sûr, pour une fille, sortir l’argument de choc « je ne lis ton manuscrit que si tu me donne un droit de préemption illimité sur ta garde-robe, et puis, comme je vais devenir ta nouvelle meilleure amie, on pourra faire les soldes ensemble. Viens, tu me payes un café, en terrasse, aux trois magots ? ».)

Mais s’il y a une espèce pire encore que l’auteur en mal de contacts avec le "milieu", il y a le jeune éditeur qui est prêt à tout pour ne pas se sortir les doigts du cul et arriver à une place confortable sans avoir à s’égratigner les ongles à écrire 38 lettres de motivation par jour. Souvent, tu as connu cette graine d’arriviste dans tes premiers stages, déjà, à l’époque, lui ou elle était arrivé là par piston quand toi tu avais supplié tout Saint-Germain avec l’accent roumain et la main tendue. Ensuite, cette personne t’avait sûrement ignorée jusqu’à ce qu’au détour d’une conversation tu évoques telle ou telle personne dont elle avait lu le nom dans Livre Hebdo « mais, c’est pas elle qui bosse chez Bidule ? » « Si, mais je l’ai connue chez Machin » « Han, tu as son numéro, son fax, son mail, son 3615 ? » « Ca dépend tu veux tuer son labrador ? » « Haha non Johnsy, tu es bizarre au fait, mais ça me plait bien, tu es décalée, c’est rafraichissant, non non je voudrais postuler pour un stage. »

Au fur et à mesure, comme t’es stagiaire et que t’as rien d’autre à faire tu sympathises avec cette personne, parce que pour toi, c’est comme une enquête de Sherlock Holmes mêlée à une expérience scientifique : elle a forcément un bon côté planqué quelque part. Alors tu lui files les coordonnées (voire même tu lis son PUTAIN de manuscrit, parce que parfois les deux parasites peuvent habiter le même corps) et puis un jour, vient ton pot de départ, pendant lequel la personne ne te porte pas beaucoup attention dis donc, elle a l’air plutôt occupée à servir des coupettes à toute la direction et à tchatcher le représentant de la CGT en lui racontant à quel point son combat le/la touche.

Alors toi, tu lèves les yeux au ciel, tu penses à la nouvelle année qui commence, aux nouveaux gens, au dentifrice que tu dois acheter, et puis l’air de rien 6 mois passent avant que l’apprenti Rastignac ne te rappelle, ça tombe miraculeusement bien, il/elle n’est pas du tout sur Paris, n’a aucunement l’intention de te voir, te demande justement comment ça va, mais dès que tu parles un peu trop perso te recadre sur le milieu pro. « Je commence mon stage dans 15 jours ! » « Chez qui ? » « Je sais pas, t’aurais pas un numéro sous la main ? ». Alors tu dis que tu vas voir ce que tu peux faire, sachant très bien que la semaine qui suivra les statuts facebook de la personne seront des longues complaintes du type « oulala le stress, plus que deux semaines avant le début du stage et personne ne veut de moi, je crois que j’ai raté ma vie » « plus que 13 jours, ça devient chaud, je vais peut-être finir caissière, comme mon arrière-grand-tante Josie, après tout c’est pas si mal, j’aurais pu profiter un peu de la vie dont je rêvais… », et là tu demandes si t’es parano ou si tout ce baratin est bien destiné à te faire saigner ton petit cœur tout dur de fille qui veut pas prêter son carnet d’adresse ? Alors tu interroges les connaissances en commun, qui, elles, ont déjà fait tourner leurs contacts et qui te révèlent que la personne a eu des tonnes de propositions, si si, donc tu comprends qu’elle en a après TON contact à toi, parce qu’elle ne veut pas « un » stage, elle veut ce qu’elle croit être « LE » stage.

Une fois le stage obtenu, elle voudra passer une soirée avec toi et te laissera choisir l’endroit « parce que elle, Paris elle connait pas si bien que ça », dans le bar elle tapera la bise à la moitié des gens, leur grattant par ci par là des numéros de téléphone et des nouvelles de leurs anciens patrons. Une façon comme une autre de saluer. Et, cerise sur le gâteau, elle aura oublié de tirer de l’argent et te demandera d’avancer, là tu diras « c’est normal, tu connais pas Paris, mais il y a une banque juste au coin de la rue, vas-y, je garde ta place. Enfin, peut-être. »

C’est là, en buvant très très vite ta bière dès qu’elle a le dos tourné, pour rentrer au plus tôt dans ton chez toi, que tu te dis « plus jamais je lui parle, plus jamais je veux la voir, plus jamais je lui rends service », même si, au fond de toi, tu sais que sa méthode est plus efficace que la tienne et que d’ici 10 ans, elle sera plus que probablement ta supérieure hiérarchique.

3 commentaires:

  1. Je connais rien au milieu de l'édition, je n'ai aucun manuscrit sous le coude, mais ce post est sympathique. Des arrivistes, il y en a partout (parfois moins certes) courage, joue selon les règles pas selon tes règles. si tu veux gagner.

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  2. Oh, je comprends tellement ! (à part que j'habite pas Paris, mais bon, quand même)

    Apprentis éditeurs, aimons-nous de loin ! ;)

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